Chapitre 15 : Le prix de l'écarlate
L’atmosphère de la sylve s’était muée en une substance étrangère, une nappe huileuse qui s'agrippait aux parois des poumons d'Anya Diallo. Chaque inspiration exigeait une lutte contre l'invisible, un bras de fer avec un oxygène devenu trop dense, presque solide. Ses épaules s'affaissaient sous la pression d'un ciel invisible, tandis qu’à ses côtés, Gabriel Moreau s'enfonçait dans une mousse spongieuse. Le tapis végétal semblait doté d'une faim sourde, aspirant ses bottes à chaque pas pesant. Un silence de sépulcre régnait sur les sous-bois, une absence de vibration si totale qu'elle tambourinait contre ses tympans. Anya ferma les paupières, cherchant à stabiliser son équilibre précaire.
Ses pupilles n'étaient plus ses seuls guides. La fusion, désormais nichée au creux de sa moelle épinière, lui imposait une perception dédoublée, un calque sensoriel superposé à la réalité. Elle percevait la chaleur du sang de Gabriel comme un courant électrique serpentant dans ses propres nerfs. Sous leurs côtes, un seul rythme subsistait : deux cœurs battant dans une cage thoracique unique, un métronome organique dicté par leur lien.
— On approche, gronda Gabriel.
Sa voix, d'ordinaire claire, n'était plus qu'un roulement de tonnerre étouffé. Anya tressaillit, non pas à cause du son, mais de l'acidité qui l'accompagnait. L'irritation de son partenaire coulait dans ses veines, une toxine tiède qui lui brûlait les tempes. Gabriel exécrait cette sensation de cécité face à l'indicible. Ses mains, crispées sur la garde de son arme, réclamaient une cible tangible, de la chair à ouvrir, loin de cette brume qui grignotait les souvenirs comme une moisissure affamée.
— La structure même du bois change, murmura Anya en désignant les troncs d'ébène. Regarde ces reflets.
Des nervures luminescentes zébraient l'écorce, traçant des sillons géométriques qui défiaient toute croissance naturelle. Ce n'était plus de la sève qui circulait là, mais une énergie froide, pulsant selon des angles droits, pareille à des circuits imprimés gravés dans le vif de la forêt. Une lueur bleutée, aussi tranchante qu'un scalpel poli, s'en échappait par intermittence. Gabriel marqua un arrêt devant un chêne dont les racines se tordaient dans une agonie pétrifiée. Sa main se posa sur le bois mort.
Anya sursauta violemment au moment du contact. Une décharge de givre absolu remonta le long de son bras, lui arrachant un gémissement.
— C'est Konaté, cracha-t-il, les traits durcis par la haine. Il a marqué ce lieu de son empreinte.
Le nom de l'antagoniste resta suspendu entre les arbres, une promesse de mort. Anya s'avança, ses doigts effleurant les symboles anguleux. Sa lignée de Mémoire, stimulée par la corruption ambiante, s'embrasa brusquement. Des éclats de visions lacérèrent son esprit. Elle vit, dans un tourbillon de cendres, un village dévoré par les flammes et des visages dont les traits s'effaçaient sous une gomme invisible. Au centre de ce néant, la silhouette de Sékou Konaté demeurait immobile, souveraine.
— Son ambition dépasse la simple corruption, analysa Anya, la voix tremblante. Il réécrit la réalité.
La gorge de Gabriel se contracta, un mouvement réflexe qu'Anya ressentit comme un étranglement. Le jeune homme recula, ses yeux sombres balayant les frondaisons avec une méfiance de prédateur traqué.
— On ne peut pas s'éterniser ici. La forêt nous observe.
Au-dessus de leurs têtes, les branches s'entrelacèrent dans un gémissement de bois sec. Ce mouvement n'avait rien de la souplesse du vent ; c'était le verrouillage d'une cage, une architecture vivante se refermant sur ses proies. Sous la plante de ses pieds, Anya perçut une vibration sourde. La terre avait cédé la place à un réseau de câbles organiques, des fibres noires pulsant d'une énergie occulte.
— Regarde ça, Gabi.
Elle s'accroupit près d'une racine dénudée, là où le sol semblait avoir été écorché. Coincé entre deux excroissances mécaniques, un objet capturait la faible lueur ambiante. C'était un cylindre de verre, brisé à son extrémité, où tourbillonnait encore une substance argentée, pareille à du mercure éthéré.
— Un collecteur de souvenirs, souffla Gabriel en s'approchant.
Sa présence imposante fit écran contre le vent glacial. Il ramassa le tube avec une précaution infinie, mais dès que ses phalanges effleurèrent le verre, une étincelle bleutée jaillit. Anya plissa les yeux pour déchiffrer les caractères minuscules gravés sur la paroi, des lettres presque dévorées par l'oxydation.
— « Expérience 402 - Sujet : Diallo ».
Le sang d'Anya se figea dans ses veines. Elle se redressa d'un bond, les poumons bloqués. Sa mère. Ce fragment de lumière prisonnier du verre était un morceau de la vie de sa mère, une parcelle d'âme arrachée par Konaté pour ses expériences impies. La colère monta en elle, une déflagration blanche qui menaçait de réduire sa raison en cendres.
— Il va payer chaque seconde de cette agonie, lâcha-t-elle entre ses dents serrées.
Une main ferme se posa sur son épaule. La chaleur du sang divin de Gabriel se proversa en elle, apaisant instantanément le tumulte de ses émotions.
— Pas maintenant, Anya. Il nous faut avancer.
Ils reprirent leur marche, mais la forêt semblait avoir capté leur résolution. Les lianes s'épaissirent, devenant plus agressives, se tortillant comme des serpents de métal en quête d'une faille dans leurs armures. Une odeur d'ozone, âcre et métallique, satura l'air.
— Le passage est condamné, constata Gabriel.
Devant eux se dressait un mur de ronces biomécaniques. Les épines, semblables à des lames de rasoir, suintaient un liquide noir dont la viscosité rappelait du pétrole. Anya projeta son esprit contre cet obstacle, mais elle ne heurta qu'un vide dévorant, un abîme sans fond.
— C'est un test, murmura-t-elle, le regard fixé sur les ronces. Konaté exige un sacrifice pour nous laisser passer.
Gabriel fit un pas vers le mur, son visage se muant en un masque de pierre.
— Je n'ai plus rien à offrir au vide, Anya.
Il leva sa main droite. Une puissance brute commença à irradier de lui, une force sauvage issue de la lignée de Sang. Elle brûlait avec la fureur d'un incendie de forêt, magnifique et dévastatrice.
— Gabi, fais attention ! prévint-elle, sentant l'énergie devenir instable.
Le jeune homme ne répondit pas. Il ferma les yeux, se concentrant sur le lien qui les soudait l'un à l'autre. Anya sentit son propre sang s'échauffer, son corps devenant le canal, la lentille par laquelle Gabriel focalisait son pouvoir. *Utilise ma mémoire*, pensa-t-elle avec force. *Utilise la douleur de ce que j'ai perdu.*
Gabriel poussa un cri rauque. D'un geste sec, il entailla sa paume avec la pointe de sa lame. Le liquide qui s'en échappa n'avait rien d'humain ; il brillait d'un éclat rubis incandescent. Dès que les gouttes percutèrent le sol, la terre sembla hurler sous le choc thermique.
— Brûle ! ordonna-t-il.
Une vague de feu écarlate déferla sur les ronces. Ce n'était pas une combustion ordinaire, mais une manifestation physique de sa volonté pure. Le mur de corruption se recroquevilla, les lianes poussant des gémissements métalliques qui déchirèrent le silence. Anya observait la scène, partagée entre la fascination et l'effroi. La peau de Gabriel se tendait sur ses muscles. Des veines sombres, pareilles à des racines d'encre, apparaissaient sur son bras et grimpaient vers son cou. La puissance invoquée était un fardeau trop lourd pour sa physiologie.
— Gabi, arrête ! Tu te consumes !
Il restait sourd à ses appels, le regard rivé sur l'obstacle qui s'effondrait. Les flammes dévoraient la corruption, ouvrant une brèche béante dans la végétation cauchemardesque. L'air devint brûlant, chargé de cendres qui n'étaient autres que des souvenirs calcinés. Dans un fracas de verre brisé, le mur s'écroula enfin. Gabriel s'affaissa, ses genoux percutant le sol avec une violence sourde. Anya se précipita vers lui, ses mains tremblantes encadrant son visage.
— Est-ce que tu m'entends ?
Sa respiration n'était plus qu'un sifflement laborieux. Il maintenait sa main droite pressée contre son torse. Anya tenta de l'écarter, mais il opposa une résistance farouche.
— Laisse-moi voir, Gabriel. C'est un ordre.
Elle mobilisa toute sa volonté pour forcer son bras à se détendre. Quand elle y parvint, un cri s'étouffa dans sa gorge. La main de son partenaire n'avait plus rien de biologique. La peau s'était muée en une écaille sombre, dure comme de la magnétite. Ses ongles s'étaient allongés, transformés en griffes acérées et d'un noir d'ébène. La corruption ne s'était pas contentée de reculer ; elle s'était logée dans sa chair.
— C'est le prix à payer, dit Gabriel d'une voix méconnaissable, altérée par une résonance métallique.
Il leva sa main monstrueuse vers la lumière blafarde. Elle tremblait imperceptiblement. Anya sentit une vague de culpabilité la submerger. C'était pour elle, pour leur quête, qu'il avait accepté cette flétrissure.
— On trouvera un remède, promit-elle, bien que sa voix manque de conviction.
Gabriel laissa échapper un rire amer qui résonna étrangement dans le calme retrouvé.
— Regarde autour de toi, Anya. Rien ne se soigne ici. On ne fait que muter.
Il se releva avec peine, sa nouvelle main semblant peser un poids mort. Il la dissimula sous les plis de sa cape, mais Anya percevait toujours la pulsation maléfique qui s'en dégageait. Le lien entre eux était désormais teinté d'une amertume de fer. Ils franchirent la brèche. De l'autre côté, le monde avait basculé. Ils se tenaient au bord d'un gouffre cyclopéen. Au fond, une mer de brume argentée s'agitait, zébrée par des éclairs d'un noir absolu. Au centre de cet abîme, une tour faite de racines et de métal s'élançait vers un ciel sans astres.
— Le cœur de la corruption, murmura Anya.
Une présence s'immisça au bord de sa conscience, une voix mélodieuse, chargée d'une autorité factice.
*« Bienvenue, mes enfants. Vous avez enfin embrassé votre véritable nature. »*
Sékou Konaté. Bien qu'absent physiquement, son influence saturait l'éther. Anya sentit la haine de Gabriel bouillonner dans ses propres veines, un écho de sa fureur.
— Sors de ma tête ! hurla-t-elle au vide.
Le rire de Konaté fut comme le froissement d'un vieux parchemin.
*« Pourquoi lutter contre l'inévitable ? Regarde ton compagnon, Anya. Il appartient déjà à mon monde. Son sang a reconnu le mien. »*
Gabriel serra les dents avec une telle force que sa mâchoire craqua. Il fit un pas vers le précipice.
— Je ne suis pas ton esclave, Konaté.
*« Vraiment ? »* demanda la voix, doucereuse. *« Alors pourquoi cette main te démange-t-elle ? Pourquoi ce désir de déchirer la gorge de celle que tu prétends chérir ? »*
Anya recula, ses yeux rivés sur Gabriel. Elle vit un éclair de sauvagerie pure traverser le regard de son partenaire. Pendant un battement de cœur, il ne fut plus l'homme qu'elle connaissait, mais une bête prête à la curée.
— Gabi, ne l'écoute pas ! supplia-t-elle.
Il se tourna vers elle, les yeux injectés de sang. La griffe, sous sa cape, s'agita violemment, déchirant le tissu épais.
— Il a raison sur un point, Anya, murmura-t-il d'un ton dangereux. J'ai faim.
Le sol tressaillit à nouveau. Des créatures commencèrent à ramper hors des brumes du gouffre. Elles rappelaient des loups, mais leurs corps n'étaient qu'un assemblage de fragments de miroirs et de câbles électriques. Leurs yeux brillaient de la même lueur bleutée que les arbres corrompus.
— On a de la compagnie, dit Anya, cherchant à briser l'hypnose qui s'emparait de Gabriel.
Elle dégaina sa dague, dont les runes de protection s'illuminèrent d'un éclat pâle. Son cœur cognait contre ses côtes. Si Gabriel perdait pied maintenant, l'obscurité les engloutirait tous les deux. Les créatures s'approchèrent avec des mouvements saccadés, mécaniques, leurs griffes de verre ne produisant aucun son sur la roche.
— Reste derrière moi, ordonna Gabriel.
Il ne semblait plus souffrir. Au contraire, il habitait sa transformation. Il bondit sur la première bête avec une célérité inhumaine. Sa main griffue fendit l'air, laissant une traînée de feu écarlate dans son sillage. Le loup de miroir vola en éclats sous la puissance de l'impact. Anya ne resta pas spectatrice. Elle utilisa son don de Mémoire pour lire les trajectoires des assaillants avant même qu'ils ne s'élancent. Elle esquiva une attaque latérale, plongeant sa lame dans le flanc d'un monstre. Au lieu de sang, une fumée noire et fétide s'échappa de la plaie.
— Ils sont pétris de souvenirs volés ! s'écria-t-elle, horrifiée.
Chaque créature qu'ils abattaient était un fragment d'identité humaine, une vie effacée par la machine de Konaté. Gabriel continuait son massacre avec une sauvagerie qui glaçait le sang d'Anya. Il n'utilisait plus son épée, préférant ses griffes pour déchiqueter ses adversaires. Son rire se mêlait désormais au fracas du verre brisé.
— Gabi, calme-toi ! On doit s'économiser !
Il n'entendait plus rien, perdu dans une transe de combat, ivre du sang divin qui pulsait en lui. Anya sentit leur connexion devenir toxique. Elle recevait des vagues de haine pure, un désir de destruction totale. Elle dut lutter contre ses propres impulsions, une envie soudaine de mordre, de frapper, de réduire ce monde en poussière. La corruption de Gabriel s'infiltrait en elle par leur lien indéfectible.
— Gabriel ! Regarde-moi !
Elle se jeta entre lui et une nouvelle créature. Il se figea, sa main griffue à quelques centimètres seulement de la gorge d'Anya. Ses yeux n'étaient plus que des puits de ténèbres.
— Anya... murmura-t-il, la voix tremblante.
La bête en profita. Ses crocs d'acier se plantèrent dans l'épaule de la jeune femme. Elle hurla, sentant le froid de la corruption se propager instantanément dans son bras.
— Non !
Le cri de Gabriel déchira l'air. Il saisit la créature et la broya à mains nues, ses os de verre éclatant sous la pression. Il se tourna vers Anya, le visage déformé par une angoisse atroce.
— Je suis désolé... tellement désolé.
Il la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol. Le sang d'Anya maculait sa chemise. Elle sentait ses forces refluer, le poison de la forêt agissant avec une rapidité foudroyante.
— Tu dois... continuer, balbutia-t-elle.
— Tais-toi. Économise tes forces.
Il la souleva avec une douceur inattendue, malgré la dureté de ses griffes. Il lança un regard chargé de promesses funèbres vers la tour lointaine.
— Konaté va payer pour chaque goutte de ton sang.
Il entama sa marche vers le gouffre, portant Anya comme un trésor fragile. Les créatures restantes s'écartèrent, intimidées par l'aura de puissance qui émanait de lui. Anya ferma les yeux, cherchant la chaleur de Gabriel, mais elle ne rencontrait que le froid de sa propre blessure. Leur lien n'était plus qu'un fil de soie tendu au-dessus d'un abîme de ténèbres. Une lumière aveuglante jaillit soudain de la tour, une onde de choc qui fit plier les arbres de métal. Anya sentit ses souvenirs vaciller. Le visage de sa mère s'estompa, remplacé par un masque de fer blanc.
— Il active le réseau, comprit-elle dans un souffle agonisant.
Gabriel accéléra. Il ne courait pas, il chassait. Chaque foulée le rapprochait de sa proie.
— On y est presque. Tiens bon.
Ils atteignirent un pont suspendu menant à la tour. Ses câbles étaient faits de fibres optiques vivantes, pulsant d'une lumière maléfique. Au milieu de l'ouvrage, une silhouette les attendait. Ce n'était pas Konaté, mais une femme drapée dans une soie noire qui semblait absorber la moindre particule de lumière. Ses cheveux d'argent flottaient autour d'un visage d'une beauté glaciale.
— Aïssa Traoré, reconnut Anya.
La représentante de la faction mystique affichait un sourire dont la perfection était dérangeante.
— Vous avez accompli un travail remarquable, mes enfants, dit-elle d'une voix de velours. Mais le rituel exige une ultime étape.
Gabriel se tendit, chaque muscle prêt à bondir.
— Écarte-toi, Traoré.
Elle rit, un son cristallin qui rappela à Anya le tintement de clochettes funéraires.
— Tu n'as rien compris, Gabriel Moreau. Tu n'es pas venu ici pour stopper Konaté. Tu es venu pour le parachever.
Elle pointa un doigt effilé vers Anya.
— Elle est la Mémoire. Tu es le Sang. Ensemble, vous êtes la clé qui déverrouillera les portes de l'éternité.
Une terreur nouvelle s'empara d'Anya. Elle tenta de se dégager, mais l'étreinte de Gabriel était inflexible.
— De quoi parles-tu ? exigea-t-il.
— La fusion n'était qu'un prélude, expliqua Aïssa en s'approchant. Pour que l'ordre nouveau s'installe, l'un de vous doit consumer l'autre. La Mémoire doit être absorbée par le Sang, ou le Sang doit être sanctifié par la Mémoire.
Ses yeux se fixèrent sur la main monstrueuse de Gabriel.
— Et je vois que le processus est déjà bien engagé.
Gabriel baissa les yeux vers sa griffe, puis vers Anya. Le doute s'insinua dans son regard, une fissure dans sa détermination. Anya sentit son cœur se serrer. Leur lien, autrefois leur bouclier, devenait leur bourreau.
— Elle ment, Gabi. Elle cherche à nous diviser.
— Est-ce vraiment un mensonge ? demanda Aïssa. Ne sens-tu pas cette faim, Gabriel ? Cette envie de posséder chaque pensée, chaque souvenir d'Anya ? C'est ton héritage qui réclame son dû. Le sang divin ne partage pas.
Le silence retomba sur le pont, seulement troublé par le vent qui faisait gémir les structures métalliques. Anya chercha le regard de son partenaire, mais il l'évitait soigneusement.
— Pose-la, Gabriel, ordonna doucement Aïssa. Pose-la et accepte ta destinée.
Gabriel resta immobile, sa respiration s'accélérant. Leurs cœurs ne battaient plus à l'unisson ; un décalage s'était installé, une dissonance insupportable.
— Gabi... murmura-t-elle.
Il baissa enfin les yeux vers elle. Pendant un instant fugace, elle retrouva l'homme qu'elle aimait. Puis, l'ombre reprit ses droits.
— Je ne peux pas, dit-il d'une voix brisée.
Il la déposa délicatement sur le sol froid. Anya tenta de se redresser, mais sa blessure lui arracha un cri. Elle vit Gabriel se redresser de toute sa taille face à Aïssa Traoré.
— Je ne porterai pas la main sur elle, déclara-t-il.
Aïssa soupira, une déception feinte marquant ses traits.
— Alors vous périrez ensemble.
Elle leva les mains, et l'air commença à se tordre autour d'elle. Des sphères de lumière noire apparurent, prêtes à être projetées.
— Anya, fuis ! ordonna Gabriel sans se retourner.
— Je ne t'abandonnerai pas !
— Pars ! C'est un ordre !
Il s'élança vers Aïssa. Le combat fut d'une violence inouïe. Les sphères explosaient autour de lui, mais il les traversait, protégé par son aura de sang. Aïssa reculait, surprise par sa détermination. Anya rampa vers le bord du pont, cherchant désespérément un moyen d'intervenir. Elle fouilla dans les archives de sa lignée, explorant des siècles de savoir pour trouver une parade. Elle finit par débusquer un fragment, une ancienne incantation de protection. Sa voix, bien que faible, portait une autorité ancestrale alors qu'elle commençait à chanter. Des symboles géométriques s'illuminèrent autour d'elle, érigeant un bouclier de lumière pure.
— Gabi ! Utilise le bouclier !
Il comprit instantanément et se replia vers elle, laissant les assauts d'Aïssa s'écraser contre la barrière lumineuse.
— C'est inutile ! hurla Aïssa. Vous ne faites que retarder l'inévitable !
Elle joignit ses paumes, et une colonne de ténèbres jaillit de la tour, frappant le bouclier de plein fouet. Anya sentit ses forces décliner sous le poids de l'attaque.
— Je ne tiendrai pas !
Gabriel posa sa main saine sur l'épaule d'Anya.
— On le fait ensemble. Comme à l'entraînement.
Ils fermèrent les yeux, cherchant ce point de fusion au plus profond d'eux-mêmes, là où leurs âmes s'entremêlaient. C'était plus ardu cette fois, avec la corruption qui rôdait, mais ils finirent par trouver cette étincelle de lumière blanche au milieu du chaos. Leurs volontés s'unirent. Le bouclier changea de teinte, passant du bleu au doré, et commença à s'étendre, repoussant les ténèbres d'Aïssa.
— Impossible ! hurla-t-elle avant d'être engloutie.
L'explosion fut totale. Le pont fut secoué par une décharge d'énergie pure. Quand la fumée se dissipa, Aïssa Traoré avait disparu. Gabriel et Anya restèrent prostrés sur le sol, vidés de toute force. Le silence était revenu, plus lourd qu'auparavant. Anya regarda Gabriel. Il avait repris sa forme humaine, mais sa main droite restait une griffe sombre. Il la contemplait avec une tristesse infinie.
— On a gagné ? demanda-t-elle.
Gabriel leva les yeux vers la tour. La porte immense s'ouvrait lentement, révélant un intérieur baigné d'une lueur écarlate.
— Non. Nous venons d'entrer.
Il l'aida à se relever, et ils se tinrent l'un contre l'autre, deux êtres brisés cherchant un réconfort qui s'étiolait. Ils franchirent le seuil. Le sol était jonché de débris de verre, des fragments de vies oubliées. Anya sentit une présence familière.
— Maman...
Au fond de la salle, une femme siégeait sur un trône de racines, les yeux vides fixant un horizon invisible.
— C'est elle, confirma Gabriel.
Ils s'approchèrent, mais une voix retentit derrière eux.
— Je vous attendais.
Sékou Konaté se tenait là. Il n'avait rien d'un monstre ; c'était un homme d'un certain âge, élégant, dont le regard brillait d'une intelligence malveillante.
— Vous avez triomphé des épreuves, dit-il avec un sourire. Vous avez accepté la fusion, puis le sacrifice.
Il désigna la mère d'Anya.
— Il est temps de passer à la phase finale.
Anya sentit sa colère bouillir, mais Gabriel la retint.
— Qu'est-ce que tu veux, Konaté ?
L'homme s'avança, ses pas silencieux sur le métal.
— Je veux rendre à ce monde sa dignité. Effacer les erreurs du passé pour bâtir un futur sans peur de l'oubli.
Il posa une main sur le trône.
— Et pour cela, j'ai besoin de vous. De votre sang. De votre mémoire.
D'un claquement de doigts, les murs s'animèrent. Des milliers de collecteurs de souvenirs descendirent du plafond, formant une forêt de verre autour d'eux.
— Bienvenue dans votre nouvelle demeure.
Anya perçut une pensée sombre dans l'esprit de Gabriel, une idée qu'il tentait de lui dissimuler. *Et si nous étions vraiment la clé ?* Elle frissonna. L'ennemi le plus redoutable n'était peut-être pas celui qui leur faisait face.
— On ne te laissera pas faire, affirma-t-elle.
Konaté rit doucement.
— Mais vous m'avez déjà laissé faire, Anya. Regardez votre main.
Elle baissa les yeux. Elle n'avait pas de griffe, mais sous sa peau, à l'endroit de la morsure, des veines noires dessinaient déjà des motifs géométriques. La corruption s'était insinuée en elle, murmurant des secrets interdits. Les portes de la tour se refermèrent dans un fracas de tonnerre, les emprisonnant dans le sanctuaire de leur ennemi. Anya sentit une larme couler, sans savoir si elle lui appartenait ou si elle venait de Gabriel. Leurs identités se dissolvaient dans un tourbillon de douleur.
— On va s'en sortir, murmura Gabriel, mais sa voix manquait de conviction.
Ils étaient seuls au cœur des ténèbres, armés d'un lien qui menaçait de les briser. Dehors, la forêt semblait pousser un long soupir de satisfaction. La tour vibra d'une énergie nouvelle. Le grand œuvre de Konaté commençait. Anya se demanda ce qu'il resterait d'elle à l'aube. Elle serra la main de Gabriel, ignorant la sensation des écailles froides. C'était son dernier rempart contre le néant.
— Je me souviendrai, jura-t-elle.
Mais dans le reflet des collecteurs, son propre visage commençait déjà à s'effacer.