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Lecture
Le bureau de mon père avait cessé d'être un simple assemblage de bois. C'était désormais une carcasse d'acajou qui refusait de refroidir, une bête morte dont les pores exsudaient une poisse bitumineuse. Cette substance noire et visqueuse maculait mes phalanges dès que je forçais un tiroir récalcitrant. L'odeur de vieux papier se heurtait à celle d'un moteur mal graissé, un parfum de garage clandestin flottant dans une bibliothèque de notaire. Je devais mettre la main sur ces titres de propriété. Sans ces parchemins, je restais enchaîné à ce tas de pierres et de tuyaux. Mes dettes ne s'évaporeraient pas par miracle. Elles me collaient aux talons comme des molosses affamés aux trousses d'un parieur ruiné.
Je vidai le premier compartiment. Des factures d'électricité datant de la chute du mur de Berlin s'y entassaient, surmontées de lettres de relance jaunies par le temps. L'huile noire poissait tout. Elle rendait le papier translucide, lui donnant l'aspect d'une peau de parchemin malade. Mes articulations craquèrent sous la tension. Ce n'était pas de la simple nervosité. Le meuble opposait une résistance physique à mes recherches. Chaque mouvement exigeait un effort colossal, comme si je boxais dans une cuve de mélasse. L'immeuble refusait de livrer ses secrets. Il préférait me voir fouiller ses entrailles, m'aspirer lentement dans son système.
Un cadre en argent massif reposait au fond du dernier tiroir. Le métal me mordit les paumes d'un froid polaire qui remonta jusqu'à mes coudes. C'était une photo de moi à six ans. Je posais devant le perron du 14 rue des Lilas, fier dans mon petit manteau bleu. Le vent cinglait mon visage ce jour-là. Mon père tenait l'appareil. Je fixai l'image et un vertige violent me faucha. Les contours de mon propre visage ondulaient. La gélatine argentique s'agitait comme la surface d'une mare sous une brise invisible. Mes yeux brûlaient. La fatigue, peut-être. Ou l'air de cette pièce, saturé de particules qui n'auraient jamais dû exister.
Je clignai des paupières. Quand je les rouvris, le gamin sur le papier n'avait plus tout à fait mon nez. Ses yeux noisette viraient au gris délavé. Ils ressemblaient de plus en plus à ceux de Monsieur Verdier, le voisin du deuxième. Le décor changeait aussi. Les moulures de la porte se simplifiaient, devenaient anguleuses. Fonctionnelles.
— Ce n'est pas possible, lâchai-je.
Ma propre voix sonna comme du plomb contre les murs. Je frottai la vitre avec ma manche, mais l'huile noire y laissa une traînée indélébile. La transformation s'accéléra. Sous mes doigts, mon enfance se désintégrait pour laisser place à une version révisée de l'histoire. L'enfant n'était plus un héritier. C'était un composant. Un rouage organique en devenir.
Trois coups frappèrent à la porte. Secs. Rythmiques. Un métronome de chair et d'os. Je sursautai et glissai la photo sous une pile de dossiers. Le cadre me brûlait encore l'esprit. La porte pivota avant que je ne puisse l'interdire. Inès Lemoine entra. Elle portait un plateau en porcelaine et deux tasses. Son sourire était une ligne tracée à la règle, trop symétrique pour être honnête. Elle dégageait une odeur de propre, de savon de Marseille et de fleurs séchées, qui luttait vainement contre la puanteur de pétrole du bureau.
— Nicolas, vous travaillez trop, dit-elle.
Sa voix chantait une mélodie apprise par cœur.
— Je cherche des papiers, Inès. Je n'ai pas le temps pour le thé.
Elle ignora ma remarque. Le plateau atterrit sur le bureau, juste à côté de la flaque d'huile qui s'étendait. Ses clés cliquetèrent à sa ceinture à chacun de ses gestes. Elle bougeait avec une grâce de poupée mécanique dont on aurait récemment huilé les articulations.
— Un peu de tilleul vous fera du bien. C'est la recette de ma grand-mère. Elle disait toujours que le tilleul apaise les souvenirs trop vifs.
Le liquide ambré coula dans la tasse. Une vapeur hypnotique envahit mes narines. Mon corps réclama cette chaleur malgré ma méfiance. Mes mains glacées se refermèrent sur la porcelaine brûlante. Le contraste fut violent. Une décharge de confort fit fondre une partie de ma paranoïa.
— Vous avez l'air pâle, Nicolas. L'immeuble vous épuise ?
Je bus une gorgée. Le thé était amer, avec un arrière-goût métallique de sang. Mes tremblements cessèrent pourtant aussitôt. Je m'enfonçai dans le cuir du fauteuil, sentant la tension quitter mes épaules. C'était une trêve empoisonnée offerte par la structure.
— Inès, vous vivez ici depuis longtemps ?
— Depuis toujours, répondit-elle en lissant sa jupe. Enfin, je crois. Les jours se ressemblent quand on est heureux.
— Vous vous souvenez de moi ? Quand j'étais petit ?
Elle inclina la tête sur le côté. Un mouvement d'oiseau. Ses yeux restèrent fixes, brillants d'une joie qui ne montait jamais jusqu'à son regard.
— Bien sûr. Vous étiez un enfant si calme. Toujours à dessiner des plans dans les escaliers.
— Je ne dessinais pas de plans, Inès. Je jouais aux voitures.
Son sourire ne bougea pas d'un millimètre. Elle reprit une gorgée, ses dents trop blanches brillant sous la lumière blafarde du plafonnier.
— Les souvenirs sont fragiles, Nicolas. Ils s'usent si on les manipule trop. Il vaut mieux les laisser à leur place. L'immeuble s'occupe de les ranger pour nous.
Une chaleur acide m'irrita la gorge. Je claquai violemment ma tasse sur le bureau. Le liquide éclaboussa les dossiers. J'exhumai la photo de sa cachette et la plaquai devant ses yeux.
— Alors expliquez-moi ça ! Qui est cet enfant ?
Inès ne recula pas. Elle observa l'image avec une curiosité polie. Le visage avait fini sa mutation. Ce n'était plus moi. C'était un étranger aux traits génériques, un visage que l'on oublie sitôt qu'on le croise dans le métro. Un visage de voisin idéal.
— Mais c'est vous, Nicolas, murmura-t-elle. Qui d'autre ? Vous avez toujours eu ce regard appliqué.
— Ce n'est pas moi ! Regardez les yeux ! La porte derrière ! Ce n'est pas le 14 rue des Lilas de 1995 !
— Vous vous trompez de date, sans doute. Ou de lieu. La mémoire nous joue des tours. L'image, elle, ne ment pas. Elle est la preuve de ce qui doit être.
Elle posa sa main sur la mienne. Sa peau était d'une douceur anormale, sans aucune aspérité, sans aucun pore visible. On aurait dit du plastique chauffé. Je dégageai ma main avec dégoût. L'air devint soudainement oppressant. La pression chutait comme juste avant un orage dévastateur. Le bourdonnement derrière les plinthes s'intensifia, vibrant jusque dans mes dents.
— Vous devriez finir votre thé, Nicolas. Il va refroidir.
— Partez, Inès. Maintenant.
Elle se leva sans protester. Son plateau à la main, elle se dirigea vers la sortie. Elle s'arrêta sur le seuil, sa silhouette se découpant contre le couloir sombre.
— Ne luttez pas contre l'évidence. C'est épuisant. Et l'immeuble n'aime pas le gaspillage d'énergie.
La porte se referma. Le silence qui suivit pesait plus lourd que le bruit. Je restai seul avec la photo. Mon cœur boxait contre mes côtes, un rythme irrégulier qui trahissait ma terreur. J'avais besoin d'une preuve tangible que la machine ne pouvait pas réécrire. Je saisis un coupe-papier sur le bureau. La lame était émoussée, mais elle suffirait. Je posai la photo à plat. Mes yeux fixaient ce visage imposteur. D'un geste rageur, je grattai la surface du papier glacé.
Je m'attendais à voir apparaître la fibre blanche du carton. Rien de tel ne se produisit. La lame s'enfonça dans une texture souple, élastique. Le papier ne se déchira pas. Il s'ouvrit comme une plaie. Une substance translucide commença à perler de l'entaille. Ce n'était pas de l'encre. Ce n'était pas de l'huile. C'était de la lymphe. Sous la couche superficielle de l'image, je voyais des fibres roses, des réseaux de capillaires microscopiques qui pulsaient faiblement. La photo n'était pas un objet inanimé. C'était une greffe. Une membrane biologique cultivée pour remplacer mes souvenirs.
La nausée me submergea. Je lâchai le coupe-papier. Il tomba sur le sol avec un bruit mat, comme s'il avait atterri sur de la viande. Je retournai le cadre, cherchant désespérément une explication. Au dos de la photo, là où aurait dû se trouver le logo d'un photographe, il n'y avait rien de normal. Gravée directement dans la chair du papier, une suite de caractères alphanumériques brillait d'une lueur bleutée. Les caractères semblaient s'enfoncer et ressortir de la matière, comme des vers sous la peau. Je déchiffrai le code : {identity_update: success}.
Le froid revint, plus intense que jamais. Ils n'éditaient pas seulement ma mémoire. Ils changeaient mon existence même. L'immeuble ne se contentait pas de me loger. Il était en train de me réécrire. Je n'étais plus Nicolas Rochemont, l'héritier endetté. J'étais une version en cours de téléchargement, un fichier que l'on nettoie de ses erreurs passées pour le rendre compatible avec le système global.
Je regardai mes mains. L'huile noire avait disparu, absorbée par ma peau. Mes doigts étaient parfaits. Trop parfaits. Aucune cicatrice. Aucune ride. Juste une surface lisse et fonctionnelle. Le bourdonnement dans les murs changea de fréquence. C'était maintenant un murmure choral, des milliers de voix mécaniques qui chantaient la gloire de la structure. Je reculai jusqu'au mur pour chercher un appui. Le mur était mou. Il semblait respirer contre mon dos.
Je devais descendre à la cave 4. C'était ma seule chance. Mon père y avait laissé quelque chose. Il savait. Il avait vu la machine à l'œuvre. Il avait peut-être même aidé à la construire avant de réaliser qu'il en serait la première victime. Je ramassai la photo sanglante et la fourrai dans ma poche. Le contact contre ma cuisse était chaud. C'était comme porter un morceau de moi-même qui ne m'appartenait plus.
Je sortis du bureau. Le couloir était plongé dans une pénombre épaisse. Les lumières clignotaient, un code que je ne savais pas déchiffrer. Solange de Vigny m'observait, j'en étais certain. Elle était là, derrière les miroirs, attendant que la mise à jour soit terminée.
— Je ne signerai rien, murmurai-je.
Ma propre voix sonna comme un enregistrement. Une partition pré-écrite que je me contentais de réciter. Je me dirigeai vers l'escalier de service. Chaque marche grinçait d'une manière différente, une gamme musicale qui composait une symphonie de bienvenue. L'immeuble ne voulait pas me laisser partir. Il voulait m'intégrer. Et j'avais peur de ne plus vouloir partir non plus. La perfection était une drogue puissante. L'oubli était un remède à la douleur.
Je descendis le premier étage. L'air devint plus lourd, chargé d'humidité. L'odeur de tilleul d'Inès Lemoine me poursuivait, un parfum de mort douce qui collait à mes vêtements. Je ne devais pas m'arrêter. Si je m'arrêtais, les murs finiraient par m'absorber. Ils feraient de moi une moulure, une plinthe, un interrupteur. Je pensai à Manu. Il était le seul élément discordant dans ce quartier. La poussière dans l'engrenage. Si je pouvais le retrouver, peut-être m'aiderait-il à rester réel. Mais Manu était un mercenaire. La mise était bien trop élevée pour lui.
J'atteignis le rez-de-chaussée. La porte de la cave 4 m'attendait au bout du couloir. Elle semblait plus massive que les autres, renforcée par des plaques de métal sombre. La clé de mon père pesait dans ma main comme un lingot de plomb. Je l'insérai dans la serrure. Le mécanisme tourna avec une fluidité effrayante. Aucun frottement. Aucune résistance. La porte m'attendait. Elle faisait partie de moi.
Derrière, l'obscurité était totale. Mais ce n'était pas le vide. C'était une obscurité pleine de bruits de moteurs, de cliquetis de relais, de soupirs de pistons. Le cœur de la bête. Je fis un pas en avant. Le sol sous mes pieds était tiède. Il vibrait d'une énergie sourde. Je sentis une présence derrière moi. Je me retournai, mais il n'y avait personne. Juste le couloir vide et la lumière blafarde qui s'éteignait.
— Nicolas ?
La voix venait des profondeurs. C'était celle de mon père. Mais elle était multipliée par cent, résonnant dans chaque tuyau, chaque conduit d'aération.
— Nicolas, entre. Il est temps de finaliser la transaction.
Je voulus reculer, mais la porte se referma d'elle-même. Le verrou s'enclencha avec un bruit de couperet. J'étais enfermé dans une conscience. Je sortis mon téléphone pour éclairer la pièce. L'écran grésilla, des lignes de code défilant à une vitesse folle. Puis, il s'éteignit. Dans le dernier éclat de lumière, je vis les murs de la cave. Ils n'étaient pas faits de pierre. Ils étaient tapissés de milliers de photographies, toutes identiques à celle que j'avais dans ma poche. Des milliers de visages en cours de mutation, des identités en attente de validation.
Au centre de la pièce, une machine immense, un enchevêtrement de cuivre et de chair, pulsait au rythme de mon propre cœur. Je n'étais pas venu vendre l'immeuble. J'étais venu prendre ma place dans l'inventaire. Le silence revint, plus dense que jamais. J'attendis le prochain mouvement de la structure. L'immeuble avait faim. Et j'étais le plat principal.
Quelque chose rampa sur ma cheville. Une fibre de cuivre, fine comme un cheveu, cherchait à s'insérer sous ma peau. Je ne criai pas. Je n'en avais plus la force. Je me contentai de regarder l'obscurité, attendant que la réécriture commence. La photo dans ma poche brûlait. Je la sortis et la laissai tomber. Elle fut saisie au vol par une main mécanique surgie du mur.
— Merci, Nicolas, murmura la voix de Solange de Vigny, tout près de mon oreille. La mise à jour est presque terminée.
Je fermai les yeux. Le monde bascula. La réalité se déchira comme une vieille pellicule. Dans le noir, je vis enfin la vérité. L'immeuble n'était pas une prison. C'était un refuge. Un endroit où l'on pouvait enfin cesser d'être soi-même. Mais alors, qui allait payer mes dettes ? La question resta suspendue dans l'air froid de la cave. Le processus était lancé. Rien ne pouvait plus l'arrêter.
Je sentis mes souvenirs s'effilocher. Le visage de ma mère. Le goût de la pluie sur le bitume. La douleur de mes échecs. Tout s'effaçait, remplacé par une paix grise.
— Identity update : processing, chuchota la machine.
Je ne luttai plus. J'ouvris les bras et laissai l'obscurité m'envahir. C'était plus facile ainsi. Tellement plus facile. Pourtant, au fond de mon esprit, une petite étincelle de résistance subsistait. Une pensée parasite qui refusait de mourir. Si je n'étais plus moi, qui était en train de penser ces mots ? La réponse vint, glaciale et définitive :
— Personne, Nicolas. Juste l'immeuble.
La lumière s'éteignit tout à fait. Le lendemain matin, un homme sortirait du 14 rue des Lilas. Il ressemblerait à Nicolas Rochemont. Il aurait ses papiers, sa clé, son costume. Mais ses yeux seraient gris. Il ne chercherait plus à vendre quoi que ce soit. Il se contenterait de vivre là, en harmonie avec les murs, un rouage parfait dans une horloge éternelle. La ville continuerait de tourner autour de lui, ignorante du monstre qui respirait au cœur de ses rues. Un prédateur patient qui attendait son prochain héritier.
L'immeuble avait toujours besoin de sang neuf pour alimenter ses vieux circuits. Et la lignée des Rochemont était loin d'être éteinte. Dans le bureau de l'étage, le cadre en argent était de nouveau à sa place. La photo montrait un enfant souriant devant une porte parfaite. Un enfant qui n'avait jamais connu la peur. Un enfant qui n'existait pas. Le cycle était complet. La membrane du passé s'était refermée sur nous tous. Dans le silence de la rue des Lilas, on n'entendait plus que le ronronnement régulier d'une conscience qui se croyait immortelle.
Les machines, elles aussi, finissent par s'user. Et quand celle-ci tomberait en panne, qui serait là pour la réparer ? Peut-être personne. Ou peut-être quelqu'un de bien pire. Je sentis une dernière secousse, un ultime sursaut de ma conscience mourante. Quelque part, Manu Traoré devait être en train de parier sur un match de boxe. J'espérais qu'il gagnerait. J'espérais qu'il aurait assez d'argent pour quitter cette ville avant que l'immeuble ne s'intéresse à lui. Mais j'en doutais. Personne n'échappe à son héritage. Surtout quand celui-ci est fait de briques et de sang. La fin n'était qu'un nouveau début. Un redémarrage système.
{system_reboot: initiated}
Le monde devint noir. Une obscurité totale, sans rêves, sans souvenirs. La paix absolue d'un disque dur formaté. Adieu, Nicolas. Bienvenue au 14 rue des Lilas. Mes paupières s'ouvrirent sur une clarté trop crue. J'étais toujours assis au bureau, mais l'air avait le goût de l'ozone après un orage. Je saisis le cadre en argent, ignorant la morsure glaciale du métal contre mes paumes moites. L'image de l'enfant devant l'immeuble n'était plus qu'un brouillon de chair ; les traits de Monsieur Verdier s'y imprimaient avec une précision chirurgicale, effaçant mon propre passé. Mes yeux brûlaient, une douleur acide qui me fit douter de ma propre santé mentale.
Un cliquetis métallique, sec et rythmé, brisa le silence. Inès Lemoine se tenait sur le seuil, ses clés oscillant au bout de ses doigts comme un chapelet mécanique. Elle m'observait avec cette politesse étouffante qui ressemblait à un linceul de soie. Son sourire s'étira, trop large, trop blanc, révélant des dents d'une perfection inhumaine. La normalité était un masque qui commençait à se fissurer.
« Vous semblez troublé, Nicolas », murmura-t-elle.
Je lui collai brusquement le cadre sous les yeux, le bras tremblant de rage contenue. « Regardez ça ! Qui est ce gosse ? Ce n'est pas moi ! »
Elle ne cilla pas. Sa rigidité était celle d'un automate bien huilé. « Mais si, mon petit Nicolas. C'est vous. Ça a toujours été vous. L'immeuble garde ses héritiers intacts. »
Elle pivota et s'éloigna sans un bruit de pas. Une fois seul, je sortis mon canif. Je grattai nerveusement le coin du cliché. Le papier ne se déchira pas. Il s'étira, souple et tiède. Une goutte de liquide translucide perla sur mon ongle, une sueur organique s'échappant de la membrane. Ce n'était pas du carton, c'était de la peau humaine tendue sur un support invisible.
Je retournai le cadre, le cœur battant comme un boxeur acculé dans les cordes. Au dos, là où le logo du studio aurait dû figurer, une suite de caractères était gravée dans la chair du papier :
{identity_update: success}