Chapitre 38 : La Mue de Monde
Les murs du Nexus ne s’élevaient pas ; ils palpitaient. Ce n’était ni une salle du trône, ni un centre de commande stérile, mais un ventricule démesuré, vaste comme une cathédrale, où l’architecture hésitait entre l’écorce pétrifiée et la chair à vif. Tout autour d’eux, la structure battait à un rythme lent, arythmique, évoquant les spasmes d’un titan à l’agonie.
Au centre de cette anatomie impossible trônait la Corruption.
Le mot semblait insuffisant. Là-bas, suspendue au-dessus du sol, une sphère d’encre liquide déchirait la trame du réel. Elle n’était pas une créature, mais une absence, un trou dans le tissu du monde qui buvait la faible bioluminescence des parois sans jamais rien refléter. Anya s’avança. Ses pieds, désormais chaussés d’une chitine grise et dure, frappaient le sol métallique avec la sonorité sèche du verre qu’on écrase.
— On y est, souffla Gabriel.
Sa voix ne provenait pas de l’extérieur. Elle résonnait directement à la base du crâne d’Anya, une vibration intime et intrusive. Depuis leur fusion dans l’antichambre, la frontière entre leurs corps s’était dissoute pour ne laisser qu’une notion abstraite. Elle percevait la lourdeur des épaules de l’homme, la brûlure acide de sa magie sanguine, et le rythme saccadé d’une respiration qui n’était pas la sienne.
— Tu es prêt ? demanda-t-elle.
Les mots écorchèrent sa gorge mutée, produisant un timbre plus grave, vibrant de harmoniques inhumaines.
Une secousse parcourut leur colonne vertébrale commune — le rire nerveux de Gabriel.
— Prêt à me jeter dans un trou noir avec toi ? Toujours. C’est le plan le plus foireux de l’histoire, Anya. J’adore.
Elle leva sa main devant ses yeux. La mutation avait achevé son œuvre : les doigts s’étaient allongés, terminés par des griffes d’obsidienne tranchantes, et la peau avait viré à la teinte violacée de l’orage. Des veines noires, semblables à des racines inversées, serpentaient le long de son avant-bras, gorgées d’une énergie qui défiait la nature.
— Ce n’est pas un trou noir, Gabi. C’est une plaie. Et nous allons la cautériser.
— Avec de la mémoire ?
— Avec *toute* la mémoire.
Anya ferma les yeux. Le silence tomba sur le Nexus, lourd et épais. Pas une fibre musculaire des murs ne tressaillait, comme si l’univers retenait son souffle en anticipation du coup. Elle plongea en elle-même, ignorant le vide pour chercher le trop-plein. Depuis des semaines, elle s’était faite réceptacle, accumulant les souvenirs volés, les histoires perdues, les fragments d’âmes que la forêt avait dévorés. Elle n’était plus une femme, mais une archive vivante, un barrage dont le béton se fissurait sous la pression de l’eau.
— Connecte-toi, ordonna-t-elle.
La présence de Gabriel s’enroula autour de son esprit, solide et rassurante comme une armure de cuir chaud. Il ne posa aucune question. Il s’ouvrit simplement, offrant l’accès aux vannes de son être. Son sang, son énergie vitale, le carburant brut nécessaire pour propulser l’attaque affluèrent vers elle.
— Je suis là, grogna-t-il, la tension crispant leurs muscles partagés. Vas-y. Fais-lui regretter d’avoir faim.
Anya tendit ses griffes vers la sphère d’obscurité.
L’attaque ne fut pas un éclair. Ce fut un déversement. Elle ouvrit grand les écluses de son esprit. Des milliers d’images, de sons, d’odeurs se ruèrent hors d’elle, propulsés par la puissance sismique du sang de Gabriel. Elle projeta la première fois qu’un enfant avait vu la neige tomber sur ses moufles. L’explosion sucrée d’une figue mûre en plein mois d’août. La morsure glacée d’un deuil impossible à consoler. La chaleur piquante d’un feu de camp.
Le flux de mémoire frappa la Corruption de plein fouet. La sphère noire frémit, sa surface parfaite se troublant comme une flaque sous l’averse.
— Ça marche ! hurla Gabriel.
Sa joie était teintée d’une douleur aiguë ; son énergie était siphonnée à une vitesse terrifiante, brûlant ses nerfs imaginaires.
— Regarde ! Elle recule !
La masse d’encre se contractait, visiblement brûlée par la vérité crue de ces souvenirs. Des volutes de fumée grise s’en échappaient, hurlant en silence, tordues de souffrance.
— Plus fort, insista Anya, les dents serrées à s’en briser la mâchoire. Il faut la saturer. Il faut que la mémoire remplace le vide.
Elle puisa davantage, raclant le fond de son âme. Le tri n’avait plus cours. Elle envoyait des pans entiers d’histoire, des siècles de civilisation, des guerres sanglantes, des traités de paix signés à la plume, des poèmes oubliés. C’était comme vomir l’univers entier.
— Anya, doucement ! La structure… Tes synapses…
— Tais-toi et pousse !
Le Nexus se mit à trembler. Une odeur d’ozone mélangée à celle de l’humus pourri envahit l’air, une puanteur de création et de destruction entremêlées qui prenait à la gorge. La Corruption ne reculait plus. Elle *changeait*. La surface de la sphère se hérissa de pointes acérées. Un son monta, d’abord imperceptible bourdonnement, puis grondement assourdissant. Ce n’était pas un cri de douleur.
C’était un appel.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? hurla Gabriel mentalement.
Une onde de choc invisible les percuta, les faisant vaciller sur leurs jambes mutées.
— Elle résiste, haleta Anya. Elle… Elle refuse l’intégration.
— Elle ne refuse pas, elle contre-attaque !
Une vague de froid absolu émana de la sphère. Aucune température physique ne pouvait descendre si bas ; c’était un froid existentiel. L’oubli pur. La Corruption ne se contentait pas de rejeter les souvenirs ; elle tentait d’effacer la source de l’émission. Anya sentit son propre nom s’effriter, les lettres se détachant une à une pour tomber dans le néant.
*Qui suis-je ?*
La panique, froide et tranchante comme un scalpel, lui transperça le ventre. Le visage de sa mère apparut devant ses yeux, mais les traits s’effacèrent aussitôt, comme une aquarelle laissée sous une pluie battante. Elle chercha désespérément le souvenir de son enfance, de la maison aux volets bleus dans le sud-ouest, mais ne trouva qu’une page blanche.
— Gabi ! appela-t-elle, sa voix intérieure se brisant. Je… je glisse.
— Non. Non, tu ne glisses pas. Je te tiens.
La pression mentale de Gabriel s’intensifia, devenant presque douloureuse. Il ne luttait plus contre la Corruption ; il luttait pour *elle*. Il érigeait des murs autour de son esprit, brique par brique, souvenir par souvenir, colmatant les brèches.
— Anya, écoute-moi ! Tu es Anya Diallo. Tu es têtue comme une mule, tu as un accent ridicule quand tu es en colère, et tu détestes le café froid !
— Je ne me souviens pas…
— Moi je m’en souviens ! Je me souviens pour deux. Reste avec moi !
La sphère noire pulsa violemment, envoyant une nouvelle onde d’effacement. Le compte à rebours s’égrenait avec une lucidité terrifiante. Si elle ne brisait pas ce cycle maintenant, ils seraient tous deux effacés, réduits à l’état de coquilles vides, de nouveaux jouets pour Sékou Konaté.
— Il faut couper le lien, dit-elle en tentant d’arracher sa main au flux. C’est trop fort.
— Hors de question, répliqua Gabriel. On a commencé, on finit. Si tu lâches maintenant, le reflux va nous tuer.
— Si je continue, je ne saurai plus qui je suis !
— Alors sois personne ! Sois juste la main qui frappe !
La violence de ses mots la fouetta comme une gifle. Gabriel avait raison. L’ego était un luxe qu’ils ne pouvaient plus se permettre, une valise trop lourde pour ce voyage. Anya cessa de résister à la douleur. Elle l’accepta, l’invita même. Elle laissa le froid de l’oubli mordre sa peau, dévorer son histoire, et en réponse, elle enflamma le sang divin qui bouillonnait dans ses veines. Le feu ne brûlait pas ; il illuminait. Une lumière dorée, liquide et furieuse, jaillit de sa paume pour percuter la surface de la sphère. L’impact ne produisit aucun son dans l’air vicié du Nexus, mais une onde de choc psychique fit trembler l’ossature même de leur réalité partagée.
Gabriel hurla, un cri sans voix qui résonna dans la cage thoracique d’Anya comme si c’était le sien.
« Tiens bon ! » rugit-il mentalement, sa présence se resserrant autour de sa conscience comme un étau de fer.
La sphère noire se contracta, surprise par l'agression, avant de se dilater brusquement. Elle ne cherchait plus à aspirer l'énergie ambiante ; elle cherchait à digérer l'intruse. Des vrilles d'ombre, fines comme des cheveux mais tranchantes comme du verre, s'élancèrent du noyau pour s'enrouler autour du poignet d'Anya.
Elle ne recula pas. Au contraire, elle fit un pas en avant, s'enfonçant davantage dans le bourbier mental.
« Tu veux ma mémoire ? » pensa-t-elle, projetant sa volonté comme une lance. « Prends-la. Prends tout. »
Ce n'était pas une reddition, mais une inondation. Anya ne sélectionna pas ses souvenirs. Elle ne tria pas les moments précieux des traumatismes. Elle ouvrit les vannes d'une vie entière, y mêlant les échos fragmentés de ses ancêtres que le sang divin charriait.
La sphère vacilla. La surface parfaite de l'obscurité se troubla, parcourue de rides concentriques, comme un miroir frappé par une pierre.
Une silhouette émergea de l'encre, non pas physique, mais une projection de volonté pure qui se dressa entre Anya et le noyau. Sékou Konaté. Il paraissait plus jeune que dans les archives, drapé dans une dignité royale qui dissimulait mal la pourriture de son aura.
« Tu es une jardinière maladroite, Anya Diallo, » dit-il, sa voix résonnant de partout et de nulle part, mélodieuse et terrible. « Tu inondes la terre alors qu'il faut l'irriguer goutte à goutte. Tu vas noyer la récolte. »
« La récolte est pourrie, » rétorqua Anya, sa voix mentale amplifiée par la rage de Gabriel.
Elle fit un geste brusque, une torsion du poignet qui matérialisa sa volonté. Le flux doré qui sortait de sa main changea de nature. Il ne se contentait plus de frapper ; il s'enracinait. Les filaments de lumière pénétrèrent la forme spectrale de Sékou, cherchant le cœur de la Corruption derrière lui.
Sékou leva une main dédaigneuse. Le décor autour d'eux changea instantanément.
Le Nexus disparut. Ils n'étaient plus dans une cathédrale de chair et d'ombre, mais au milieu d'une clairière ensoleillée. L'air sentait le chèvrefeuille et la terre après la pluie. C'était le souvenir d'un jour d'été, parfait, cristallisé. Une petite fille courait vers eux, riant aux éclats.
Anya se figea. C’était elle. C’était le jour avant que sa mère ne commence à oublier.
« Regarde ce que je préserve, » murmura Sékou à son oreille, bien qu'il ne soit visible nulle part. « Je suis le conservateur du musée. Si tu détruis le noyau, ce jour disparaît à jamais. Pas seulement pour toi, mais pour le monde. L'oubli sera total. »
La tentation était une drogue douce. L'envie de rester dans cette lumière, de protéger cette image immaculée, faillit lui faire lâcher prise. La douleur de la connexion s'estompa, remplacée par une torpeur bienveillante.
Une main brutale la saisit par l'épaule, brisant l'illusion comme une vitre.
Le visage de Gabriel, déformé par l'effort, remplaça le soleil. Ses yeux brillaient d'une lueur écarlate, et du sang coulait de son nez.
« C’est un mensonge ! » aboya-t-il, sa voix saturée de distorsion. « Ce n'est pas un souvenir, c'est une peinture ! Regarde les bords, Anya ! Ça ne bouge pas ! »
Anya cligna des yeux. Gabriel avait raison. Les feuilles des arbres étaient figées. Le rire de l'enfant tournait en boucle, mécanique. Ce n'était pas la vie ; c'était de la taxidermie. Sékou ne sauvait pas les souvenirs ; il les empaillait.
La colère, froide et précise, remplaça la nostalgie.
« Tu n'es pas un gardien, » souffla-t-elle. « Tu es un parasite. »
Anya ferma les yeux et puisa dans le lien qui l'unissait à Gabriel. Elle ne chercha pas sa force brute, mais sa douleur, sa rage, la vérité crue de son existence. Elle prit ce mélange volatil et le fusionna avec sa propre lumière.
D'un coup de rein mental, elle fracassa le décor bucolique.
Le Nexus revint avec une violence décuplée. Les murs palpitaient désormais d'un rouge maladif. La sphère noire, au centre, semblait bouillir.
« Maintenant ! » cria Gabriel.
Anya plongea ses deux mains dans la matière noire. Cette fois, elle ne sentit pas le froid, mais une chaleur insupportable. C'était comme plonger les bras dans du goudron en fusion. Elle hurla, mais ne lâcha pas.
Elle visualisa une graine. Une graine de vérité, composée de tout ce que Sékou refusait : la douleur, la perte, le deuil, l'imperfection. Elle poussa cette graine au centre même de la sphère, là où le vide était le plus absolu.
« Pousse, » ordonna-t-elle.
La réaction fut cataclysmique.
La sphère ne put assimiler cette injection de réalité brute. Elle commença à vibrer, une fréquence basse qui faisait claquer les dents d'Anya et saigner ses oreilles. Des fissures de lumière blanche zébrèrent la surface noire.
« Impossible... » La voix de Sékou Konaté se déchira, perdant sa mélodie pour devenir un crissement de métal. « Tu ne peux pas... l'histoire m'appartient ! »
« L'histoire n'appartient à personne, » gronda Gabriel, se plaçant derrière Anya pour soutenir son dos, ajoutant son propre poids spirituel à la poussée. « Elle se vit. »
Anya sentit la résistance du noyau céder. C'était le premier changement d'état critique. La Corruption passa de prédateur à proie. La sphère s'effondra sur elle-même, implosant sous la pression de la mémoire vivante qu'Anya y déversait.
Mais la victoire avait un prix. L'implosion créa un vide d'appel terrifiant.
« Gabi, le reflux ! » avertit Anya, sentant l'aspiration tenter d'arracher son âme hors de son corps.
« Je te tiens ! Je ne te lâche pas ! »
Le monde devint blanc.
***
La sensation de chute dura une éternité, ou peut-être une seconde. Le temps n'avait plus de prise ici. Anya avait l'impression d'être éparpillée, chaque atome de son être flottant dans une direction différente. Elle était une constellation dispersée, une phrase dont les mots avaient été mélangés.
*Qui suis-je ?*
La question flottait dans l'éther.
*Tu es têtue comme une mule.*
La réponse vint d'ailleurs, une ancre jetée dans la tempête. Une main, chaude et calleuse, se referma sur la sienne. Non pas dans l'esprit, mais dans la chair.
Anya inspira brusquement, l'air entrant dans ses poumons avec la violence d'un coup de poing.
Elle toussa, se pliant en deux, et vomit de la bile. Le sol sous ses genoux était dur, froid et humide. Du béton ? Non, de la pierre naturelle.
Elle ouvrit les yeux. Sa vision était floue, un kaléidoscope de gris et de noirs. Elle cligna plusieurs fois, forçant ses pupilles à s'ajuster.
Ils n'étaient plus dans le Nexus. Ils étaient revenus dans la réalité physique, dans la caverne sous les racines de l'Arbre-Mère. Mais quelque chose avait changé.
L'oppression qui pesait sur l'air depuis leur arrivée avait disparu. Le silence n'était plus menaçant ; il était simplement vide.
Anya tourna la tête. Gabriel était étendu à quelques mètres d'elle, sur le dos. Il ne bougeait pas.
« Gabriel ? » Sa voix n'était qu'un croassement.
Elle rampa vers lui, ses membres lourds comme du plomb. Chaque mouvement était une victoire sur l'épuisement. Elle atteignit son flanc et posa une main tremblante sur son torse.
Il respirait. Un rythme saccadé, difficile, mais présent. Son visage était d'une pâleur mortelle, ses veines saillantes formant un réseau bleuâtre sous sa peau, comme si le sang divin avait brûlé ses circuits internes.
Il ouvrit un œil, le gauche. La pupille était dilatée à l'extrême.
« On... on est vivants ? » grogna-t-il, la voix pâteuse.
« Je crois, » souffla Anya, se laissant retomber assise à côté de lui. « On a réussi. La sphère... elle n'est plus là. »
Elle regarda vers le centre de la caverne. Là où trônait l'abomination quelques instants plus tôt, il ne restait qu'un cratère fumant dans la roche, tapissé d'une substance cristalline qui ressemblait à du verre fondu. La Corruption avait été cautérisée.
Gabriel se redressa péniblement sur un coude, grimaçant de douleur. Il scruta l'obscurité environnante, ses instincts de combattant reprenant le dessus malgré sa faiblesse.
« Trop calme, » murmura-t-il. « Sékou ne se laisserait pas effacer sans un dernier tour de passe-passe. »
Anya voulut lui dire qu'il était paranoïaque, que c'était fini, mais un frisson glacé parcourut son échine. Elle sentait... une absence.
Elle porta la main à sa poitrine, cherchant le lien familier, la chaleur du sang qui chantait habituellement en elle.
Il était là, mais différent. Plus calme. Plus sombre.
« Anya, » dit Gabriel, son ton soudainement urgent. « Tes yeux. »
« Quoi ? »
« Ils ne sont plus dorés. Ils sont... gris. Comme de la cendre. »
Elle toucha son visage. Elle se sentait vide, comme une maison dont on a déménagé les meubles. Avait-elle brûlé son héritage dans l'attaque ? Avait-elle sacrifié sa capacité à se souvenir pour détruire la source de l'oubli ?
Un bruit de pas résonna à l'entrée de la caverne. Un rythme lent, délibéré.
Gabriel se força à se mettre debout, titubant, et se plaça devant Anya. Une dague d'os apparut dans sa main, matérialisée par réflexe, mais la lame était émoussée, fragile.
Une silhouette émergea de l'ombre des stalactites. Ce n'était pas Sékou Konaté.
C'était une femme, grande, vêtue d'un tailleur impeccable qui jurait absurdement avec la crasse et l'humidité de la grotte souterraine. Elle tenait une tablette numérique à la main, dont la lueur bleue éclairait son visage sévère.
Geneviève Leclerc.
Elle s'arrêta à distance respectueuse, un sourire poli mais froid aux lèvres. Derrière elle, deux gardes armés, équipés de technologies qui semblaient pulser d'une énergie similaire à celle du Nexus, prirent position.
« Impressionnant, » dit Geneviève, sa voix résonnant clairement dans l'acoustique de la grotte. « Mes instruments ont détecté un pic d'énergie qui dépasse tout ce que nous avions modélisé. Vous avez nettoyé la zone bien plus efficacement que nos équipes ne l'auraient jamais fait. »
« Vous... » Gabriel cracha par terre. « Vous attendiez qu'on fasse le sale boulot. »
« L'efficacité est une vertu, Monsieur Moreau, » répondit-elle calmement. Elle tapota sa tablette. « La Corruption, comme vous l'appelez, était un obstacle à l'extraction. Instable. Dangereuse. Maintenant que le "bouchon" a sauté, le flux est pur. »
Anya se hissa sur ses jambes, s'appuyant contre la paroi rocheuse. La colère revenait, mais c'était une braise mourante, pas un incendie. Elle se sentait si faible.
« Vous ne toucherez pas à cet endroit, » dit Anya. « C'est un cimetière, pas une mine. »
Geneviève haussa un sourcil, une expression de pitié calculée sur le visage.
« Oh, Mademoiselle Diallo. Vous n'avez pas encore compris ? Regardez autour de vous. »
Elle fit un geste large vers les parois de la caverne.
Anya suivit son regard. Là où la lumière des lampes torches des gardes frappait la roche, quelque chose brillait. Ce n'était pas de l'eau.
Des veines d'argent pur couraient désormais à travers la pierre, pulsant doucement. L'explosion n'avait pas détruit la magie de la forêt ; elle l'avait transmutée. La mémoire brute, libérée de la Corruption de Sékou, s'était cristallisée en une ressource tangible, brute... et exploitable.
Anya réalisa avec horreur ce qu'elle avait fait. En voulant sauver la mémoire, elle l'avait matérialisée. Elle avait transformé l'abstrait en concret. Elle avait donné à Geneviève Leclerc exactement ce qu'elle voulait : un gisement.
« Nous appelons cela le "Mnemosyne", » expliqua Geneviève, s'avançant vers une veine argentée pour l'effleurer du bout des doigts gantés. « Une source d'énergie cognitive infinie. Grâce à vous, la phase d'extraction peut commencer immédiatement. »
« Jamais, » gronda Gabriel. Il fit un pas en avant, levant sa dague.
L'un des gardes leva son arme – un tube étrange, bardé de bobines de cuivre. Un éclair silencieux en jaillit.
Gabriel fut projeté en arrière comme s'il avait été percuté par un camion. Il heurta la paroi avec un bruit mat et s'effondra, inerte.
« Gabi ! » hurla Anya.
Elle voulut invoquer le feu, le sang, n'importe quoi. Elle tendit la main, cherchant la puissance qui avait détruit un dieu quelques minutes plus tôt.
Rien ne vint. Pas une étincelle. Juste le vide froid de la cendre.
Geneviève s'approcha d'elle, ses talons claquant sur la pierre. Elle s'arrêta à quelques centimètres, dominant Anya de toute sa hauteur.
« Ne vous fatiguez pas, ma chère. Vous avez vidé vos batteries. C'est le problème avec les héros : ils ne gardent jamais rien pour le voyage de retour. »
Elle fit un signe aux gardes.
« Emmenez le garçon. Il a une physiologie intéressante, nos laboratoires voudront étudier sa résistance au choc. Quant à Mademoiselle Diallo... »
Geneviève se pencha, son visage entrant dans la lumière, révélant des yeux qui brillaient d'une avidité sans fond.
« Elle est la seule à savoir comment activer le gisement. Elle vient avec moi. »
Anya recula, mais son dos rencontra la roche froide. Elle était piégée. Sans magie, sans Gabriel, face à une ennemie qui avait transformé sa victoire en profit.
Alors que les gardes s'avançaient pour la saisir, une vibration infime parcourut le sol sous ses pieds. Ce n'était pas les machines de la corporation. C'était plus profond, plus ancien.
Une petite pousse verte, fragile et tordue, sortait d'une fissure dans la roche. Elle n'avait rien de mécanique, rien de corrompu. C'était de la vie, pure et obstinée, qui perçait le béton de la destruction. Anya la fixa, les yeux écarquillés. La forêt n'était pas morte. Elle renaissait, nourrie par la mémoire libérée, et cette minuscule tige verte était sa première respiration libre depuis des siècles. Les gardes hésitèrent. Geneviève recula d'un pas, son assurance vacillant pour la première fois. Le sol trembla de nouveau, plus fort, et d'autres pousses jaillirent, fendant la pierre avec une force tranquille et irrésistible. Anya sourit malgré ses larmes. La victoire n'était peut-être pas perdue. Elle avait simplement changé de forme.