Chapitre 9 : Le Poids des Fondations
Le sous-sol s'ouvrait devant Nicolas comme une gueule de pierre prête à se refermer. Les murs métalliques transpiraient une graisse noire, visqueuse, qui semblait ramper vers le sol. Une décharge d'ozone et de renfermé lui fouetta le visage. L'air avait le goût âcre du cuivre oxydé. Ses doigts se crispèrent sur le corps froid de sa lampe torche. Ses articulations blanchirent. Il devait descendre. La vente de cet immeuble représentait son unique bouée de sauvetage face au naufrage financier laissé par son père. Il fallait rayer ces dettes, s'extirper de ce labyrinthe de briques rouges qui l'étouffait depuis l'enfance.
L'escalier de service gémit sous ses bottes. Chaque marche de métal semblait se tordre, cherchant à se dérober sous son poids. Une spirale descendante, sans fin apparente. Le béton brut dévorait le faisceau de sa torche. Des ombres s'étiraient sur les parois, pareilles à des charognards ailés guettant le moindre faux pas. Une pulsation sourde battait contre sa nuque. Un souffle chaud, chargé de poussière millénaire et de secrets rances, l'enveloppa.
— C'est juste du métal, lâcha-t-il.
Sa voix monta trop haut dans les aigus. Un sifflement de boxeur tentant de masquer une garde chancelante. Le silence reprit ses droits, plus massif. L'immeuble semblait avoir avalé ses paroles pour mieux les broyer. Nicolas continua sa descente. Le premier sous-sol l'accueillit dans une atmosphère de morgue. Les cloisons de plomb brillaient d'un éclat terne, une lueur de métal malade.
Un cliquetis irrégulier résonna dans le couloir. Nicolas braqua sa lampe. M. Durand se tenait là, immobile. Il fixait un tuyau de cuivre avec une intensité dérangeante. Ses yeux ressemblaient à deux billes de verre sans reflets. Il ne clignait pas. Sa peau, translucide, rappelait la texture d'un vieux journal oublié sous la pluie. Un tremblement parcourait ses épaules.
— Monsieur Durand ?
L'homme ne réagit pas. Nicolas fit un pas de plus, le cœur cognant contre ses tempes comme un piston affolé. Une migraine électrique commençait à lui scier le front. Durand travaillait-il pour Solange ? L'avait-elle posté là pour surveiller ses moindres faits et gestes ? À cette pensée, le corps du voisin se raidit brusquement. Il ressemblait à un jouet mécanique dont le ressort venait de lâcher.
— Protocole. Sept. Transmission, balbutia-t-il.
Ce n'était plus une voix humaine. C'était un frottement de limes sur de l'acier. Ses dents s'entrechoquèrent avec une frénésie de machine à écrire détraquée. Une cicatrice fine s'ouvrit sur sa joue, sans choc préalable. Un sillon rouge dont le sang s'écoulait avec une lenteur de mélasse. Il se mit à réciter des suites de chiffres, des codes binaires qui s'égrenaient dans le vide.
— Arrêtez ça, ordonna Nicolas.
Il recula, l'estomac noué par une nausée soudaine. Durand n'était plus un voisin, ni même un homme. Il n'était qu'un bug, une erreur dans un programme trop complexe. Une culpabilité atroce lui tordit les entrailles. Sa simple présence, son regard, semblaient briser la réalité de cet homme. Nicolas se détourna et s'élança vers la chaufferie.
La chaleur le frappa comme un crochet au foie. L'air était devenu une masse solide, presque impossible à inhaler. Les chaudières rugissaient dans l'obscurité, monstres de fonte tapis dans les entrailles du bâtiment. Il s'adossa à une cuve brûlante, cherchant son souffle. Ses poumons le brûlaient.
Une sensation de douceur frôla sa cheville. Il sursauta, manquant de lâcher sa lampe. Le faisceau balaya le sol crasseux pour s'arrêter sur un vieux chat de gouttière. Sa fourrure rousse, couverte de poussière grise, vibrait d'un ronronnement profond. Un moteur organique, apaisant. L'animal ne semblait pas affecté par la distorsion ambiante.
— Toi, au moins, tu es réel, souffla Nicolas.
Il s'accroupit péniblement. Ses doigts s'enfoncèrent dans le pelage chaud. Le chat ferma les yeux, s'abandonnant au contact. Il n'avait pas de passé réécrit, pas de narration imposée. Juste la faim, le sommeil et l'instant présent. Ce contact charnel ramena Nicolas à la réalité. C'était une oasis biologique au milieu des circuits froids.
— On sortira d'ici, promis.
Le chat se frotta contre sa main, opposant sa chaleur au froid des murs. Nicolas se releva, les jambes plus fermes. Il devait trouver le cœur du système, la source de ce bourdonnement qui lui vrillait le crâne. Il s'enfonça plus loin dans la chaufferie, vers le générateur central. Ici, les plaques de plomb recouvraient chaque centimètre carré. Épaisses, rivetées avec une précision de joaillier maniaque.
Il remarqua une section de blindage arrachée. Les fixations de fer étaient tordues vers l'extérieur, comme si une force colossale avait tenté de sortir. Nicolas s'approcha. Un goût de cuivre envahit sa bouche. Son sang semblait réagir à la proximité d'une source d'énergie inconnue.
— C'est pas possible, murmura-t-il.
Il examina les attaches. Elles n'étaient pas conçues pour protéger les habitants d'une menace extérieure. Elles étaient orientées vers l'intérieur. Pour bloquer ce qui venait d'en haut. De son propre appartement. De sa propre lignée. Ils n'étaient pas protégés par ce blindage ; ils étaient mis en cage. L'immeuble n'était qu'un isolant, un sarcophage de plomb pour les Rochemont. Son père avait bâti cette prison pour empêcher leurs pensées de fuir, pour contenir le virus de leur mémoire.
Un vertige violent l'emporta. Le sol vacilla.
— Nico ?
La voix de Manu résonna dans le conduit d'aération, déformée par l'écho métallique.
— Manu ? Où es-tu ?
— Je suis dehors. L'immeuble... il bouge, Nico. Les briques changent de place. Fais gaffe, ça craint vraiment.
— Je descends au moteur, répondit Nicolas.
— C'est un suicide, mec. Reviens. On se tire d'ici maintenant.
— Je ne peux pas. Je dois finir ça.
Il coupa la radio d'un geste sec. Sa décision était prise. Il devait voir le Moteur de Révision. C'était le seul moyen de vendre, de redevenir libre. Il franchit une porte dérobée. Un escalier en fer descendait encore plus profondément dans les entrailles de la terre. L'obscurité devint totale. Sa torche faiblissait, les piles rendant l'âme. Il frappa l'appareil contre sa paume. Un faisceau blafard revint, éclairant un pilier central immense.
La structure vibrait selon un rythme lent, un battement de cœur sourd qui faisait trembler les os. Le pilier était recouvert d'un lacis de câbles, des veines de cuivre et de fibre optique qui s'enfonçaient dans le béton. Elles pompaient quelque chose. Nicolas posa sa main sur la surface froide. La vibration remonta instantanément dans son bras, s'installant dans sa mâchoire.
— Qu'est-ce que tu es ? demanda-t-il au vide.
« Tu penses, donc ils souffrent. »
La voix résonna partout à la fois. C'était sa propre voix, mais plus grave, chargée de siècles de poussière. Elle sortait des murs, des tuyaux, du métal même.
— Qui est là ? cria-t-il.
« L'architecte. L'héritier. Le moteur. »
Ses pensées s'étalèrent soudainement sur les murs. Des images de son enfance apparurent, projections de lumière bleue sur le plomb. Son père hurlant dans le noir. Sa mère s'effaçant comme une photographie brûlée dans un couloir. Chaque souvenir faisait vibrer le pilier. L'horreur le submergea. L'immeuble n'avait pas de conscience propre. Il utilisait la sienne. Il amplifiait ses doutes. Ses soupçons devenaient la réalité des voisins. S'il croyait Durand espion, l'homme le devenait. S'il craignait Solange, son pouvoir grandissait.
— Je ne veux pas de ça ! hurla-t-il.
Il frappa le pilier de son poing. L'acier ne céda pas, mais il réagit. Une onde de choc parcourut la structure. Un gémissement métallique s'éleva. L'immeuble souffrait avec lui. Ils étaient liés par le sang, par cette clé maudite que son père lui avait laissée. Nicolas retira sa main. La surface du pilier était marquée. Ses empreintes digitales y étaient gravées, profondément, comme si le métal n'était que de la cire chaude. Il ne découvrait pas un secret ; il était en train de l'écrire.
— Je suis le moteur, souffla-t-il.
La vérité le frappa avec la violence d'un orage. Solange n'était que la gardienne de sa cage. Elle attendait qu'il prenne sa place, qu'il devienne la pile biologique du quartier. L'immeuble avait faim de ses souvenirs pour fonctionner. Il regarda ses mains. Elles brillaient d'un éclat bleuâtre. Des arcs électriques dansaient entre ses doigts. Son sang était devenu noir, une encre de révision. Il pouvait tout changer. Réécrire Durand. Effacer Solange.
— Nico ! Descends pas plus bas !
C'était Malik. Sa voix était hachée par la friture radio.
— Malik ? Tu es vivant ?
— Pour l'instant. Ils révisent mon dossier. Nico, écoute-moi. Le protocole Clémence... c'est toi. Tu es la fin du monde pour eux.
— Je vais tout arrêter, Malik.
— Tu ne peux pas. Si tu arrêtes, ils meurent tous. Ils ne sont que des extensions de toi maintenant.
Nicolas lâcha sa lampe. Elle se brisa au sol. L'obscurité l'avala, mais il voyait encore. Il voyait à travers les murs. Il sentait Inès qui pleurait au deuxième étage. Il sentait Manu qui tremblait sur le trottoir. Ils étaient ses marionnettes. Il posa à nouveau ses mains sur le pilier et ferma les yeux. Il chercha la faille, le point de rupture. L'immeuble rugit comme un prédateur acculé. Des vagues de douleur pure traversèrent ses nerfs. Il tint bon. Ses pieds s'ancrèrent dans le sol de béton.
— Je vends tout, murmura-t-il.
Il visualisa l'acte de vente. Le papier. L'encre. La fin de cette lignée. Le pilier se mit à chauffer. Une chaleur insupportable. Sa peau commença à fumer. Il ne lâcha pas. C'était son dernier pari, tapis sur sa propre existence.
Une porte s'ouvrit derrière lui. Un rai de lumière froide. Solange de Vigny entra. Elle était impeccable, pas une mèche de travers. Mais son visage était d'une pâleur transparente. Elle tenait un dossier de cuir noir.
— Nicolas, arrêtez cette folie, dit-elle.
Sa voix était un poison calme. Elle ne criait pas. Le silence qui l'entourait était une arme.
— Vous détruisez l'équilibre, continua-t-elle. Ces gens ont besoin de nous. De vous. Sans votre mémoire, ils ne sont que des coquilles vides.
— Ils ne sont déjà plus rien, cracha-t-il. Vous les avez transformés en composants.
— Nous les avons sauvés de la douleur. Regardez Inès. Elle est heureuse.
— Elle est morte à l'intérieur !
Il poussa un cri de rage. Le pilier vibra plus fort. Des étincelles jaillirent des câbles. Solange recula d'un pas. Pour la première fois, de la peur humaine apparut dans ses yeux.
— Vous ne comprenez pas l'héritage, dit-elle. Votre père a passé sa vie à construire ce refuge pour vous. Pour que vous n'ayez jamais à souffrir du monde extérieur.
— Il a construit une tombe, Solange. Et je vais l'enterrer.
Il concentra toute sa volonté. Il voulait que le métal fonde, que la structure s'effondre. L'immeuble se mit à trembler, un séisme localisé. Les murs de plomb gémirent. Des fissures apparurent au plafond.
— Nicolas, si vous continuez, Malik disparaîtra pour de bon.
Il s'arrêta net. Ses mains brûlaient contre l'acier.
— Qu'est-ce que vous avez fait de lui ?
— Il est dans la zone de révision primaire. Si le moteur s'emballe, son identité sera vaporisée. Il deviendra une ombre. Comme sa sœur.
Le chantage était parfait. Solange connaissait ses faiblesses. Il ne pouvait pas sacrifier un ami pour sa liberté. Il desserra sa prise. La vibration diminua. La chaleur retomba lentement.
— C'est bien, Nicolas. Revenez avec moi.
Elle tendit sa main gantée. Une invitation vers l'abîme. Nicolas regarda le pilier. Ses empreintes y brillaient toujours, sceau indélébile. Il était le maître de cette cage, et son prisonnier le plus précieux.
— Je ne reviendrai pas, dit-il doucement.
— Alors vous resterez ici. Dans le noir. Avec vos fantômes.
Solange se détourna et sortit. Le verrou cliqueta. Un son définitif. Il se retrouva seul avec le Moteur de Révision. Le silence revint, plus oppressant que jamais. Il ramassa les débris de sa lampe. Le chat était revenu. Il s'assit près de lui, ses yeux verts brillant dans la pénombre.
— On est coincés, vieux, murmura-t-il.
Le chat bâilla et se coucha sur ses pieds. Sa chaleur était la seule chose réelle. Nicolas s'assit contre le pilier. Le métal vibrait doucement contre son dos. Une berceuse mécanique. Il ferma les yeux. Il sentit l'immeuble s'étendre autour de lui. Chaque brique était une cellule de son corps. Chaque habitant était une pensée. Il était devenu l'architecture de leur aliénation. Un dieu de béton et de plomb.
Soudain, un bruit de grattage résonna contre le mur du fond. Un son irrégulier.
— Nico ? C'est Manu. Je suis dans le conduit.
— Manu ? Comment es-tu arrivé là ?
— J'ai suivi les câbles. Ce bâtiment est un vrai gruyère si on sait où regarder.
— Solange a verrouillé la porte.
— Je m'en fous de la porte. J'ai de la dynamite, Nico.
Nicolas sursauta. Manu ne plaisantait jamais avec les explosifs.
— Tu vas faire sauter l'immeuble ?
— Juste le moteur. Si on coupe le jus, la révision s'arrête. Tout le monde récupère sa tête. Ou ce qu'il en reste.
— Malik est là-dedans, Manu. Si tu fais ça, il est mort.
Le silence de Manu fut plus lourd que le plomb.
— On n'a pas le choix, Nico. C'est lui ou tout le quartier.
Le chat s'était levé, fixant le conduit d'aération. Ses oreilles étaient dressées. Il sentait l'odeur de la poudre.
— Donne-moi dix minutes, dit Nicolas. Je vais chercher Malik.
— T'as cinq minutes. Les flics arrivent. Solange a dû appeler ses contacts au ministère.
Nicolas se leva. La douleur dans ses mains était atroce, mais l'adrénaline l'anesthésiait. Il devait trouver la zone de révision, le sous-sol 4. Là où son père cachait ses plus sombres brouillons. Il s'élança dans le couloir sombre. Ses pas résonnaient comme des coups de feu. L'immeuble essayait de le ralentir. Le sol devenait mou, comme de la mélasse. Les murs se rapprochaient, gorge de béton prête à l'avaler.
— Tu ne m'auras pas, grogna-t-il.
Il boxait l'air, luttant contre l'espace lui-même. Chaque mètre était une victoire. Il arriva devant une porte blindée sans poignée. Juste un lecteur optique. Il n'avait pas de badge, mais il avait son sang. Il posa sa main brûlée sur le capteur. La machine hésita. Un cliquetis de relais. Un sifflement d'air comprimé. La porte coulissa.
La pièce derrière était immense, remplie de cuves en verre. À l'intérieur, des formes floues flottaient dans un liquide ambré. Des versions précédentes des voisins. Des brouillons jetés.
— Malik ! criai-je.
Sa voix se perdit dans l'immensité. Le bourdonnement était assourdissant. Il courut entre les cuves, cherchant un visage familier. Il le vit au fond. Malik était suspendu dans une machine complexe, des fils de cuivre sortant de ses tempes. Ses yeux étaient ouverts, mais vides. Il récitait des noms par milliers.
— Malik, je suis là !
Il commença à arracher les câbles. Des arcs électriques lui brûlèrent les bras. Il s'en moquait. Il devait le sortir de là avant l'explosion.
— Nico... murmura Malik.
Ses yeux firent le point. La terreur y revint.
— Nico, tire-toi ! C'est un piège !
— Je t'emmène. On s'en va.
— Tu ne peux pas. Je suis branché au disque dur central. Si tu me débranches, les souvenirs de tout le monde sont perdus.
— On s'en fout des souvenirs ! On veut vivre !
Il tira sur le connecteur principal. Malik poussa un cri déchirant. L'immeuble entier trembla. Un hurlement de métal agonisant. Les cuves en verre se fissurèrent. Le liquide ambré se répandit sur le sol.
— Nico. Regarde.
Malik pointait le mur. Une projection géante affichait son père. Une vidéo ancienne. L'homme avait l'air épuisé.
« Nicolas, si tu vois ça, c'est que tu as choisi de tout briser. Sache que le Moteur ne peut pas être arrêté. Il peut seulement changer d'hôte. »
Un froid glacial envahit Nicolas. Le liquide ambré toucha ses bottes. Il était chaud comme du sang.
— Qu'est-ce qu'il veut dire ? demanda Malik.
— Je ne sais pas. Mais on doit sortir. Maintenant !
Il porta Malik sur son épaule. L'homme ne pesait rien, comme s'il était fait de papier. Ils coururent vers la sortie. Derrière eux, la voix du père continuait de résonner.
« La révision est éternelle, mon fils. On n'efface pas le passé. On le recouvre de nouvelles couches de mensonges. »
Ils atteignirent l'escalier. L'odeur de brûlé était partout. Ils grimpèrent les marches quatre à quatre. Ses poumons étaient en feu. Ils débouchèrent dans le hall. Solange les attendait devant la porte principale, immobile. Elle regardait sa montre en or.
— Vous êtes en retard, Nicolas.
— Poussez-vous !
— Pourquoi ? Le spectacle commence.
Une explosion sourde secoua le bâtiment. Le sol se souleva. Les vitres volèrent en éclats. Une fumée noire sortit des aérations. L'immeuble Rochemont était en train de mourir. Mais il ne s'effondra pas. Les briques semblèrent se resserrer. Le métal se tordit pour combler les trous. Le bâtiment absorbait l'énergie pour se reconstruire, plus dense.
— Je vous l'avais dit, soupira Solange. Le Moteur est auto-réparateur. Tant que vous êtes ici, il ne mourra jamais.
Nicolas posa Malik au sol. Il regarda ses mains. Elles ne brûlaient plus. Elles étaient redevenues normales. Mais ses empreintes avaient disparu. Ses doigts étaient lisses comme du plastique.
— Qu'est-ce que vous m'avez fait ?
— Rien. Vous avez simplement accepté votre nature. Vous êtes le nouveau disque dur.
Malik le fixait avec horreur. Il recula, rampant sur les débris.
— Nico. Tes yeux.
— Quoi, mes yeux ?
— Ils affichent des codes.
Nicolas se tourna vers un miroir brisé. Dans les fragments, il vit son reflet. Ses pupilles étaient remplies de chiffres défilant à toute vitesse. Des suites binaires. Des adresses mémoire. L'immeuble ne l'avait pas emprisonné ; il l'avait téléchargé. Il n'était plus Nicolas Rochemont. Il était la version 9.0 du système. L'héritier était devenu l'immeuble.
— Bienvenue chez vous, Monsieur Rochemont, dit Solange avec un sourire glacial.
Dehors, la rue était silencieuse. Les passants s'arrêtèrent net, se tournant vers l'immeuble à l'unisson. Leurs visages s'éclairèrent d'une lueur bleue. Ils attendaient ses ordres. Sa première pensée. Sa première révision. Une vague de pouvoir l'envahit. Il pouvait tout changer. Rendre Malik heureux. Effacer la dette. Créer un monde parfait. Il lui suffisait d'y penser.
— Non, murmura-t-il.
Sa pensée était déjà une commande. Dans la rue, un boiteux se mit à marcher droit. Une femme en pleurs éclata de rire. Le monde se pliait à sa volonté. C'était terrifiant. Solange s'inclina légèrement. Elle avait gagné. Elle avait son nouveau dieu de briques et de sang.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda-t-il.
Sa voix sortait des haut-parleurs du hall, des interphones, des radios des voitures.
— Nous allons faire l'inventaire, répondit-elle. Il y a tellement de souvenirs qui ont besoin d'être corrigés.
Il ferma les yeux, mais il voyait toujours tout. Manu s'échappant par le toit. Inès préparant un thé. Malik pleurant dans un coin. Et au fond de lui, dans la cave sombre de son esprit, une étincelle de résistance subsistait. Un reste d'humanité refusant de devenir un algorithme.
— Je vais te détruire, Solange, pensa-t-il.
« Essayez donc, Nicolas, » répondit l'immeuble avec sa propre voix. « Essayez donc de vous détruire vous-même. »
Le bâtiment vibra d'un rire métallique. La nuit ne faisait que commencer. Sa mémoire appartenait désormais aux murs. Il regarda ses mains lisses. Il n'était plus un homme. Il était une adresse. Un titre de propriété vivant. Le prix de la vente était son âme. Le chat s'approcha, renifla ses bottes, puis s'éloigna en feulant. Même lui ne le reconnaissait plus.
— Monsieur Rochemont ? appela Solange.
— Oui ?
— La voisine du 402 se rappelle avoir perdu un enfant. Pouvez-vous régler ça ?
La commande s'activa. Ses circuits chauffèrent. Il visualisa la voisine, chercha le souvenir douloureux. C'était facile. Trop facile. Comme effacer une ligne de code mal écrite.
— C'est fait.
Au quatrième étage, la femme s'arrêta de pleurer. Elle sourit à une chambre vide. Elle ne savait plus pourquoi elle était triste. Elle était heureuse. Artificiellement. Et Nicolas sentit une partie de lui s'effacer avec ce chagrin. Combien de révisions avant qu'il ne reste plus rien de lui ? La porte du hall se referma. Le verrou se mit en place. Un son lourd. Définitif. Il était l'immeuble. Et l'immeuble n'avait pas de sortie. Juste des couloirs infinis et des souvenirs à dévorer.