Chapitre 7 : Le Digesteur de Chair
La poussière dans la bibliothèque de son père ne se contentait pas de flotter. Elle stagnait en bancs épais, formant une brume de cimetière au-dessus d'un marais de tapis élimé. L'air empestait l'ozone et le papier moisi. Une odeur de secrets qui pourrissent sur pied agressait ses narines. Nico avança d'un pas, ses bottes écrasant la trame fatiguée du sol. Le silence ici n'était pas un vide. C'était une présence. Une bête tapie dans l'ombre des rayonnages, guettant le moindre relâchement de sa garde.
Son téléphone vibra contre sa cuisse. Le choc électrique le fit sursauter. Il extirpa l'appareil de sa poche. L'écran fêlé affichait un nom qui lui glaça le sang : « Nico ». Son propre nom. Ses doigts tremblèrent en glissant sur la dalle de verre. Il porta l'appareil à son oreille. Son cœur cognait contre ses côtes comme un boxeur acculé dans les cordes.
— Allô ?
Sa voix n'était qu'un souffle. À l'autre bout, le néant. Puis un sifflement strident, une distorsion qui lui vrilla les tympans, le força à éloigner l'appareil. Une voix s'éleva. C'était la sienne, mais inversée, déformée par un écho venu d'un futur qu'il refusait d'imaginer. Les mots semblaient reculer dans le temps. Une bouillie sonore où il crut percevoir son propre cri d'agonie.
Nico plaqua le téléphone contre le mur de bois sombre. Le plastique craqua sous la pression.
— Arrête ça, grogna-t-il pour lui-même. C'est juste un tour de passe-passe.
L'appareil vibra à nouveau. Cette fois, l'écran affichait Malik Benyamin. Il décrocha d'un geste sec.
— Malik ?
— Nico ! Putain, tu m'entends ?
Le débit de son ami ressemblait à une mitrailleuse enrayée.
— Le signal est une horreur, continua Malik. On dirait que l'immeuble bouffe les ondes. T'es où ?
— Dans la bibliothèque. Ça pue le court-circuit ici.
— Écoute-moi bien. J'ai trouvé des fragments dans les archives de ma sœur. Des schémas, Nico. Des trucs de malade.
Nico balaya la pièce du regard, s'arrêtant sur les reliures en cuir craquelé.
— De quoi tu parles ?
— L'immeuble. Ce n'est pas de la pierre. C'est du hardware organique. Une sorte de système d'exploitation qui tourne à la chair humaine. Ne touche à rien de métallique sans tes gants, tu m'entends ?
— Trop tard pour les conseils de sécurité, Malik. Je cherche l'acte de propriété. Je dois sortir de cette dette avant que ce bâtiment ne me digère.
— C'est justement ça le problème ! s'écria Malik. L'acte n'est pas un papier. C'est un protocole. Ton père n'était pas un architecte, c'était un programmeur de cellules. Il a bâti cette cage pour toi.
— Je te rappelle.
Nico coupa la communication. Les délires paranoïaques de Malik commençaient à coller un peu trop à la réalité ambiante. Il sortit le briquet de son père de sa poche. Un vieil objet en laiton, lourd et froid. Le métal semblait absorber la chaleur de sa paume. Il actionna la molette d'un coup de pouce. Une flamme jaune dansa dans la pénombre, projetant des ombres de prédateurs sur les murs.
Il savait ce qu'il cherchait. Son père aimait les énigmes sadiques, les jeux de piste où le perdant finissait en larmes. Nico approcha la flamme de la boiserie, près de l'étagère des traités d'anatomie. La chaleur lécha le chêne sombre. Pendant un instant, rien ne bougea. Puis, des lignes commencèrent à apparaître sous le vernis. Un code thermique. Des chiffres et des symboles luisaient d'une lueur maladive.
— Allez, murmura-t-il. Montre-moi ton vrai visage, vieil homme.
Le bois gémit. Un bruit de craquement sec, comme un fémur qui se brise, déchira l'air. Les étagères à sa gauche frémirent avant de glisser sur leurs rails invisibles. Le mouvement était fluide, trop fluide pour des meubles centenaires. L'espace entre les rangées de livres se réduisit. Le plafond semblait descendre, centimètre par centimètre, l'oppressant dans une étreinte de papier séculaire.
— Tu ne m'auras pas comme ça.
Il frappa le bois du poing. Le sifflement de l'ozone s'intensifia. Une odeur de soufre lui piqua le nez. Les livres semblaient respirer. Leurs tranches de cuir se gonflaient et se dégonflaient au rythme de sa propre panique. Le code thermique s'effaçait déjà. Nico mémorisai les derniers chiffres : 1986. Son année de naissance.
— Évidemment. Toujours le sens du mélodrame.
Il appuya sur les nœuds du bois dans l'ordre indiqué. Un déclic métallique résonna. Une partie du mur pivota, révélant une fente étroite. Une obscurité épaisse s'en échappa, chargée d'une humidité poisseuse. Le passage secret s'enraya à mi-chemin dans un grincement de dents mécanique.
Nico glissa ses doigts dans l'ouverture pour forcer le mécanisme. Le métal était brûlant. Il sentit quelque chose de mou et de fibreux s'enrouler autour de ses phalanges.
— C'est quoi ce bordel ?
Il tira d'un coup sec. Une masse de cheveux humains, poisseuse et imprégnée d'une graisse noire, sortit des rouages. C'était chaud. Ça pulsait sous ses doigts comme un cœur à vif. L'immeuble saignait de l'huile moteur et de la lymphe. Le dégoût lui monta à la gorge. Un goût de cuivre amer le fit vaciller.
— Espèce de grand malade, cracha-t-il en jetant la touffe de cheveux au sol.
Il plongea à nouveau la main pour arracher le reste de l'obstruction. La masse organique résistait, s'agrippant aux engrenages de cuivre avec une volonté propre. Ses jointures blanchirent sous l'effort. Le mécanisme céda enfin dans un bruit de succion écœurant. La porte dérobée glissa.
Nico bascula vers l'avant. Il se retrouva dans une pièce inconnue. Le bureau secret. C'était un sanctuaire de cuir sombre et de boiseries vernies, étrangement propre. Ici, pas de poussière. Pas d'odeur de moisissure. Juste le parfum du tabac de pipe et du vieux papier. Le contraste avec l'hostilité du reste du bâtiment lui donna le vertige.
Un fauteuil de direction en cuir noir trônait derrière un bureau massif. Sur un guéridon en acajou, une carafe de cristal contenait un liquide ambré. À côté, un verre propre l'attendait.
— Un piège, Nico. C'est forcément un piège.
Ses jambes flageolaient. L'épuisement nerveux le frappait comme un direct au foie. Il s'effondra dans le fauteuil. Le cuir était d'une douceur incroyable, épousant les formes de son corps avec une précision chirurgicale. C'était ergonomique à un point indécent. La tension quitta ses muscles, remplacée par une lassitude de plomb.
Il saisit la carafe. Ses mains tremblaient moins. Il se versit un doigt de liquide et but une longue gorgée. Le whisky était vieux. Il brûla sa gorge avec une chaleur tourbée, un goût de feu et de terre qui le ramena à la réalité.
— Santé, papa. Tu savais recevoir, au moins.
Le confort du lieu agissait comme un sédatif. Le bourdonnement basse fréquence des murs n'était plus ici qu'un ronronnement apaisant, semblable au moteur d'une voiture de luxe. Il ferma les yeux une seconde, savourant ce répit cynique dans l'antre du monstre.
Soudain, le bureau émit une décharge statique. Un arc électrique bleuâtre sauta entre le sous-main en cuir et son bras. La douleur fut brève mais intense. Son bras resta engourdi.
— Très bien, j'ai compris. Pas de sieste.
Il se redressa, le cœur repartant de plus belle. Il força le tiroir central du bureau. Le métal bien huilé soupira lors de l'ouverture. À l'intérieur, une liasse de documents sur du papier calque. Nico les étala sur le bois sombre. Le titre en haut de la première page lui fit froncer les sourcils : « Le Digesteur : Protocole d'Intégration Systémique ».
Ce n'étaient pas des plans d'architecte. C'étaient des schémas de neurologie entrelacés avec des circuits électriques. Il parcourut les annotations en marge, écrites de la main fine et nerveuse de son père. Son sang ne fit qu'un tour quand il lut les termes techniques : « Routines de diagnostic pré-programmées », « Hyper-vigilance sensorielle : État de veille constant requis pour la calibration ».
— Mon hyper-vigilance.
Il posa ses mains à plat sur le document. Ce qu'il avait toujours pris pour un traumatisme, une séquelle de son enfance dans cette baraque maudite, n'était qu'une fonction. Un programme installé dans son cerveau par l'architecture même de ce lieu. Son père l'avait transformé en un outil de diagnostic pour son immeuble. Un capteur biologique.
— Je ne suis pas ton héritier, dit-il d'une voix blanche. Je suis ton putain de logiciel de maintenance.
La colère monta en lui, une vague noire menaçant de tout emporter. Il saisis un coin du plan et tirai. Le papier ne se déchira pas. Il s'étira, offrant une résistance élastique. Nico forçai davantage. Une partie de la feuille céda, révélant une texture membranaire, parsemée de minuscules vaisseaux rouges qui pulsaient encore.
Le dégoût lui fit lâcher le document. Les schémas sur le calque commencèrent à bouger. Les lignes de cuivre et de chair se synchronisaient sur le rythme de sa propre respiration. La lumière de la lampe de bureau vacilla. Elle révéla des détails qu'il n'avait pas vus : son propre visage, dessiné avec une précision anatomique au centre d'une toile d'araignée de câbles organiques.
Son téléphone vibra à nouveau sur le bureau. Malik. Encore.
— Nico ! hurla son ami. Sors de là ! J'ai trouvé ce que signifie le mot « Clémence » dans leurs registres. Ce n'est pas une grâce, Nico. C'est une réinitialisation ! Ils effacent les identités pour libérer de l'espace de stockage !
— Je sais, Malik. Je suis devant les plans. Mon père... il a tout prévu.
— Tu as trouvé l'acte de vente ?
— J'ai trouvé quelque chose de pire.
Il fouilla le fond du tiroir et en sortit un dernier document. Le papier était lourd, officiel. Le titre n'indiquait pas une vente immobilière. Il était écrit en lettres capitales, froides comme une sentence de mort : « TRANSFERT D'EXÉCUTION ».
Nico parcourut les clauses. Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Le contrat stipulait que l'Héritier acceptait de devenir l'interface principale du bâtiment en échange de l'effacement total de ses dettes et de ses souvenirs douloureux. Le « Grand Oubli ».
— Malik, il y a ma signature en bas du document.
— Quoi ? C'est impossible, Nico. Tu n'as rien signé.
— Elle est là, Malik. Datée de deux semaines avant la mort de mon père. L'encre est la même que celle de ses notes. C'est mon écriture. C'est ma signature.
— Il a dû la contrefaire, bafouilla Malik. Ou alors...
— Ou alors j'ai déjà été ici, dit Nico en regardant ses mains lisses. Ou alors ce n'est pas la première fois que je tente de vendre cet immeuble.
Le silence de Malik fut plus terrifiant que ses cris. Dans le bureau, le bourdonnement s'intensifia. Ce n'était plus un moteur de luxe. C'était un estomac qui gargouille. Un prédateur qui a fini de jouer avec sa proie et qui s'apprête à passer à table.
— Nico, écoute-moi, la voix de Malik n'était plus qu'un murmure désespéré. Si tu as déjà signé, le processus est peut-être déjà en cours. L'immeuble ne t'attaque plus parce qu'il t'a déjà accepté. Le confort que tu ressens... c'est l'anesthésie, Nico !
Nico regarda le verre de whisky. La chaleur qu'il ressentait dans ses membres n'était pas de la détente. C'était une fusion. Ses muscles s'engourdissaient, se ramollissaient, comme s'ils se préparaient à être absorbés par le cuir du fauteuil.
— Solange. Elle m'a dit que j'étais le Modèle 1986, murmura-t-il.
— Ne reste pas là ! hurla Malik. Nico ! Réponds-moi !
Nico lâcha le téléphone. L'appareil tomba sur le tapis sans un bruit. Il n'avait plus la force de le ramasser. Ses doigts restaient collés aux accoudoirs du fauteuil. Une sensation de picotement électrique envahissait ses jambes. Le bureau secret n'était pas un sanctuaire. C'était une chambre de calibration. Une salle d'attente avant l'abattoir.
Il tourna la tête vers la porte dérobée. Elle était fermée. Il ne se souvenait pas de l'avoir vue se refermer. Le bois semblait avoir fusionné avec le chambranle, ne laissant aucune trace de l'ouverture.
— Papa ? appela-t-il dans le vide.
Le silence lui répondit, lourd et définitif. Puis, une voix s'éleva. Elle ne venait pas de la pièce. Elle vibrait directement dans ses os. Une voix de femme, glaciale et professorale.
— Le transfert a commencé, Nicolas. Ne luttez pas. La douleur n'est qu'un souvenir dont nous allons vous débarrasser.
Solange de Vigny. Elle n'était pas là, et pourtant elle était partout. Sa voix était le murmure du vent dans les conduits, le grincement des charnières, le battement de cœur de l'immeuble.
— Je ne veux pas oublier, grogna-t-il en essayant de se lever.
Ses jambes refusèrent d'obéir. Elles étaient lourdes, comme coulées dans le plomb. Il regarda ses pieds. Ses bottes s'enfonçaient dans le tapis, mais ce n'était pas le tissu qui cédait. C'était sa chair qui s'étirait pour rejoindre les fibres.
— Vous dites cela maintenant, reprit Solange. Mais demain, vous nous remercierez. Vous serez parfait. Vous serez enfin à votre place.
Il saisit le coupe-papier sur le bureau. Une lame fine en argent. Il la planta dans son avant-bras avec la rage du désespoir. Nico s'attendait à voir du sang rouge et chaud. À la place, une huile noire et épaisse perla de la coupure. Elle coulait lentement, avec une viscosité de goudron. Sous la peau, il ne vit pas de muscle. Il vit des fibres de cuivre entrelacées avec des filaments blancs qui vibraient à une fréquence inaudible.
— Non.
— Regardez les plans, Nicolas, murmura Solange. Regardez bien.
Il baissa les yeux vers « Le Digesteur ». Les schémas avaient encore changé. Son visage au centre de la toile n'était plus un dessin. C'était une photo. Une photo de lui, ici même, dans ce fauteuil, avec ce même regard de terreur. Et en dessous, une mention qu'il n'avait pas vue : « Tentative d'intégration n°47. État : En cours. »
Quarante-sept fois. Il avait vécu cette scène quarante-sept fois. Chaque fois, il revenait pour vendre l'immeuble. Chaque fois, il découvrait le bureau. Chaque fois, il signait sans m'en souvenir. L'immeuble ne se contentait pas de le digérer. Il le recyclait. Nico n'était qu'une pièce d'usure qu'on réinitialisait quand elle commençait à poser trop de questions.
— Cette fois, c'est différent, dit-il entre ses dents serrées.
— C'est ce que vous dites à chaque fois, Nicolas.
Il saisit la bouteille de whisky et la brisa sur le bord du bureau. Le liquide inflammable se répandit partout, imbibant les plans, le cuir, ses propres vêtements. Il sortit le briquet de sa poche. Sa main tremblait violemment, mais cette fois, c'était de pure fureur.
— Si je dois faire partie de cette machine, alors je vais la faire sauter.
— Vous n'en ferez rien, dit Solange. Vous tenez trop à la vie. C'est votre routine de survie qui parle. Elle sera bientôt désactivée.
Nico approcha la flamme du briquet de la nappe de whisky. La chaleur du feu était la seule chose réelle qui lui restait. Le monde se réduisait à ce petit point de lumière jaune. Un tunnel de feu au bout duquel se trouvait peut-être enfin la liberté. Ou le néant.
— On parie ?
Il lâcha le briquet. Le feu ne prit pas. Le liquide ambré sur le bureau ne s'enflamma pas. Il commença à être absorbé par le bois, aspiré par les pores de la table comme si le meuble avait soif. La flamme du briquet s'éteignit avant même de toucher le sol, étouffée par un courant d'air soudain venu des conduits de ventilation. L'immeuble ne lui laissait même pas le droit de tout brûler.
— Le confort est une prison dont on ne s'échappe pas par la violence, Nicolas, dit la voix de Solange, plus proche que jamais.
Il sentit une main se poser sur son épaule. Une main froide, dont la peau avait la texture du parchemin. Nico n'eut pas la force de se retourner. Ses paupières devinrent lourdes, insupportables. Le noir l'envahissait, un noir velouté et accueillant.
— Dormez, Nicolas. Demain, vous serez un nouvel homme.
La dernière chose qu'il entendit fut le bourdonnement de l'immeuble. Un ronronnement de satisfaction. Le bruit d'une machine qui vient de terminer son cycle de maintenance et qui s'apprête à redémarrer. Puis, le silence. Un silence vide, cette fois.
Nico s'éveilla en sursaut. Il était debout dans la bibliothèque. L'air empestait l'ozone et le papier moisi. Son téléphone vibra contre sa cuisse. Il le sortit, l'écran fêlé affichant un nom : « Solange de Vigny ». Il décrocha, le cœur battant.
— Allô ?
— Monsieur Rochemont ? dit la voix suave à l'autre bout. Je vous attendais. Avez-vous trouvé les documents que vous cherchiez ?
Il regarda autour de lui. Ses mains étaient propres. Lisses. Sans aucune cicatrice. Il ne se souvenait pas de ce qu'il cherchait. Juste une sensation de vide, une dette immense qu'il fallait éponger.
— Je... Je crois que oui, dit-il en fixant une mèche de cheveux noirs qui traînait sur le tapis.
— Parfait. Je monte vous voir. Nous avons un contrat à finaliser.
Il raccrocha. Pourquoi avait-il l'impression d'avoir déjà vécu cette scène ? Nico s'approcha de la boiserie, là où la poussière semblait avoir été dérangée. Sous le vernis, il crut voir des chiffres s'effacer. 1986. Un frisson lui parcourut l'échine. Un avertissement venu de nulle part. Ses mains étaient lisses. Trop lisses. Comme si elles n'avaient jamais rien touché de leur vie. Pas même un briquet. Pas même un verre de whisky.
La porte de la bibliothèque s'ouvrit. Solange de Vigny entra, d'une élégance glaciale dans son tailleur gris. Elle tenait un dossier à la main.
— Alors, Nicolas ? dit-elle avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. Prêt à signer votre liberté ?
Il regarda le dossier. Sur la première page, en lettres capitales, il était écrit : « ACTE DE VENTE ». Mais quand la lumière de la lampe frappa le papier, les lettres semblèrent danser, se transformant un instant en un autre titre, plus sombre, plus définitif : Transfert d'Exécution.
— Signez ici, Nicolas. Et tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
Nico saisit le stylo qu'elle lui tendait. L'encre était noire. Épaisse. Elle sentait l'huile moteur.
— Est-ce que mon père a signé lui aussi ? demanda-t-il sans savoir pourquoi.
Solange pencha la tête sur le côté, comme un oiseau de proie observant un insecte.
— Votre père a fait ce qu'il fallait pour que vous soyez ici aujourd'hui, Nicolas. Ne le décevez pas.
Il posa la pointe du stylo sur le papier. Son nom commença à s'écrire tout seul, comme si sa main connaissait déjà le chemin. Les lettres étaient fines, nerveuses. Exactement comme celles qu'il avait vues. Mais où ? Une goutte de sueur tomba sur le contrat. Elle ne mouilla pas le papier. Elle fut absorbée instantanément, laissant une petite tache sombre qui se mit à battre, très lentement, au rythme de son propre cœur.
— Voilà, murmura Solange. C'est presque fini.
Nico s'arrêta au milieu de sa signature. Quelque chose n'allait pas. Une odeur de whisky tourbé flottait soudain dans la pièce. Un goût de cuivre lui monta à la gorge.
— Nicolas ? pressa Solange. Un problème ?
Il regarda ses yeux. Ils étaient gris, sans fond. Des miroirs qui ne reflétaient rien. Pas même lui.
— Pourquoi j'ai l'impression d'avoir déjà fait ça ?
Le sourire de Solange s'élargit, révélant des dents trop blanches, trop parfaites.
— Parce que vous êtes un homme d'habitude, Nicolas. Et les habitudes sont ce qui nous définit, n'est-ce pas ?
Il reprit sa signature. Mais au moment de tracer la dernière boucle, son regard fut attiré par le bas de la page. Il y avait déjà une signature. Une signature identique à la sienne, mais presque effacée, comme si elle avait été gommée des dizaines de fois. Et juste en dessous, un petit chiffre gribouillé au crayon, presque invisible. 48.