Chapitre 8 : Le Bon de Retour
Deux cent mille euros. Le chiffre dansait derrière mes paupières, gravé en néons acides. C’était le prix exact de ma peau, ou du moins de ce qu’il en restait sous les projecteurs blafards du hall. Ma main droite monta à mon visage. Mes doigts effleurèrent une pommette dont le reflet rappelait étrangement le chrome poli. Mon père n'avait pas seulement laissé des arriérés de loyer et des promesses brisées au 14 rue des Lilas. Il avait creusé un gouffre. Une blessure béante dans la réalité qui exigeait d'être recousue avec du sang ou de l'argent.
Je m'enfonçai dans les entrailles de l'immeuble. L'ascenseur étant mort depuis des décennies, l'escalier de service m'accueillit avec une odeur de graisse rance et de béton mouillé. L'air s'épaissit brusquement. Ce n'était pas l'humidité habituelle des caves parisiennes, mais une exhalaison chaude, rythmée, presque animale. Chaque marche que je descendais semblait s'enfoncer dans la gorge d'une bête en hibernation. Mes bottes claquèrent sur le sol poisseux. Le son fut étouffé, déglutit par les parois couvertes de salpêtre.
— Malik, tu reçois ? murmurai-je contre le micro dissimulé dans ma manche.
Un sifflement strident me déchira le tympan. La friture électrique monta en puissance, imitant un ricanement métallique avant de se stabiliser.
— Nico ? Fais gaffe. L'architecture... elle transmute. Elle n'aime pas ta présence.
La voix de Malik Benyamin s'évapora dans un jet de vapeur s'échappant d'une valve invisible. Je n'avais pas besoin de ses analyses techniques. Mes propres capteurs internes — ou ce qu'il restait de mon instinct — hurlaient au danger. La pression atmosphérique s'effondra. Une tempête invisible se levait, non pas des nuages, mais des fondations mêmes du bâtiment.
Je m'arrêtai devant une trappe en fonte. Elle n'existait pas lors de ma visite de la veille. J'en étais certain. Ici, les ouvertures poussaient comme des excroissances malignes sur le corps de la structure. Une membrane grisâtre, translucide, scellait les jointures du métal. On aurait dit une plaie mal cicatrisée, prête à se rouvrir au moindre contact.
Je dégageai le pied-de-biche de ma ceinture. Le fer froid pesa lourd dans ma paume. J'insérai la pointe dans la fente visqueuse. Le métal poussa un cri. Ce n'était pas le grincement de l'acier, mais un gémissement de gorge serrée, un râle organique qui me fit dresser les poils sur les bras.
— Allez, ouvre-toi, sale bête, grognai-je.
Je pesai de tout mon poids sur le levier. La résistance était élastique, presque volontaire. La trappe tentait de gober mon outil, aspirant le fer dans ses lèvres de fonte. À chaque poussée, la fente se refermait, se régénérant sous mes yeux. Une substance noire, épaisse comme du pétrole brut, se mit à suinter. Elle tacha mes phalanges, chaude et poisseuse.
— Je ne suis pas un de vos boulons, lâchai-je entre mes dents serrées. Je ne fais que passer.
Un coup sec. Un crochet du droit porté avec toute la force de mon épaule contre les côtes de l'immeuble. Le métal se déchira dans un bruit de succion écœurant. L'ouverture resta béante, surprise par la violence de l'assaut. Je plongeai dans le noir avant que la chair d'acier ne se reforme derrière moi.
Le boyau technique m'écrasa les épaules. Trop étroit. Les parois de béton semblaient se dilater et se contracter au rythme de mes poumons. L'odeur de soufre me brûla les narines, un parfum d'enfer industriel qui me fit monter la nausée. Je rampais dans une poussière noire qui s'agglutinait à ma sueur, formant une seconde peau de suie.
Soudain, le silence mourut. Un martèlement sourd résonna dans les conduits de cuivre. Un code. Un rythme binaire et obsédant.
*Ni-co. Ni-co. Ni-co.*
Les tuyaux articulaient mon nom. Les vibrations firent grésiller mes molaires. C’était une revendication de propriété, un appel du ventre de la machine. Je plaquai mes mains sur mes oreilles, fermant les yeux pour échapper à la pression.
Une image s'imposa. Un salon baigné de lumière dorée. Un sapin immense, croulant sous les décorations, trônait dans un coin. L'odeur de résine synthétique effaça un instant la puanteur du soufre. Mon père me souriait, un paquet entre les mains. Inès Lemoine riait aux éclats en servant du vin, sa robe rouge tourbillonnant comme un défi à la grisaille.
— Joyeux Noël, Nicolas, murmura-t-elle d'une voix de miel.
— Ce n'est pas à moi ! hurlai-je dans l'obscurité. Rien de tout ça n'est réel !
Je savais ce que c'était. Une greffe mémorielle. Une injection de morphine nostalgique balancée par l'immeuble pour briser ma volonté. Le bâtiment projetait des ondes de basse fréquence pour me bercer, pour que je m'endorme enfin dans ce mensonge de velours.
Je rampai plus vite, mes coudes frottant contre le béton jusqu'au sang. Le liquide qui s'écoulait de mes plaies était trop sombre, trop dense. Il ressemblait à l'huile de la trappe. Je refusai de regarder. Je refusais de voir la transformation à l'œuvre.
Le boyau recacha brusquement sur une pièce de service. Je basculai sur un sol carrelé, le souffle coupé. Le contraste me faucha les jambes. C’était un havre de paix chirurgical. Les murs d'un blanc immaculé brillaient sous des néons sans scintillement. Plus de rouille. Plus de soufre. Un lavabo en porcelaine trônait au centre, l'eau s'écoulant en un filet limpide.
Je plongeai mes mains dans la vasque. Le froid pur me traversa comme une décharge. Je me décrassai le visage, regardant la poussière noire disparaître dans le siphon.
— Encore un effort, soufflai-je à mon reflet. Prends ce papier et tire-toi.
Une armoire scellée m'attendait sur le mur opposé. À l'intérieur, une chemise en coton blanc était pliée avec une précision maniaque. Elle sentait le savon de Marseille, ce parfum d'enfance que je n'avais jamais vraiment connu. Je jetai ma veste en lambeaux pour enfiler le vêtement neuf. La douceur du tissu sur ma peau brûlée était une caresse empoisonnée. Je le sentais au plus profond de mes cellules : c’était une pièce de calibrage. Un endroit où l'on prépare les composants avant l'assemblage final. L'immeuble me proposait un armistice. Une reddition confortable.
Je fis volte-face vers la sortie. Une silhouette barrait le passage. Ce n'était pas Solange de Vigny. M. Langlois, le voisin du deuxième, se tenait là. Immobile. Son visage affichait une sérénité terrifiante. Ses yeux ne cillaient pas.
— Vous ne devriez pas être ici, Nicolas, dit-il.
Sa voix était une polyphonie. Des dizaines de timbres superposés, un chœur mécanique s'exprimant par sa bouche de cuir. Le "Nous" de l'immeuble parlait à travers lui.
— Je viens chercher l'acte, répondis-je en resserrant ma prise sur le pied-de-biche. Je paye les deux cent mille et je disparais de votre radar.
Langlois avança. Ses mouvements étaient d'une fluidité surnaturelle, comme si ses articulations glissaient sur des roulements à billes parfaitement huilés.
— L'argent n'est qu'une métaphore pour les gens du dehors, Nicolas. Ici, nous ne comptons pas en euros. Nous comptons en synapses. En battements de cœur.
Je levai mon arme, les jointures blanchies par l'effort. C'est alors que je les vis. Mes mains. Elles étaient devenues lisses, d'une perfection artificielle. Mes empreintes digitales avaient disparu, remplacées par une texture poreuse rappelant le polymère de haute densité.
— Qu'est-ce que vous m'avez fait ? ma voix tremblait.
— Votre père a payé ses dettes de jeu avec votre corps, Nicolas, murmura Langlois. Vous n'êtes pas l'héritier. Vous êtes la maintenance.
Le bourdonnement électrique s'intensifia, faisant vibrer mes os. La pièce commença à se déformer, les murs blancs se mettant à suer une humidité grise.
— Les deux cent mille euros... c'est le prix du rachat, continua la voix multiple. Le prix pour récupérer une conscience qui ne vous appartient déjà plus. Il a vendu votre "Abonnement Clémence" avant même que vous ne sachiez marcher.
— Menteur !
— Regardez vos doigts, Nicolas. Ils sont faits pour épisser des câbles, pas pour signer des chèques.
La rage explosa en moi, une marée de fiel électrique. C’était une mise totale. Tout sur le rouge. Ma vie contre ce morceau de papier. Je bousculai Langlois de l'épaule. Il ne résista pas, s'effaçant comme une ombre projetée sur un mur. Je me précipitai vers le mur porteur au fond de la pièce où un coffret métallique vibrait, encastré dans le béton. C’était le cœur battant de la zone.
— Je ne suis pas une pièce de rechange ! hurlai-je.
Je coinçai le fer derrière le coffret et tirai de toutes mes forces. Mes muscles hurlèrent. La structure de l'immeuble gémit à l'unisson. Le béton se fissura dans un cri strident, le son d'une carrosserie broyée par une presse hydraulique. Le coffret céda. Des câbles, semblables à des nerfs optiques arrachés, jaillirent de la paroi. Un liquide noir et visqueux aspergea mon visage. Le sang de la machine. L'odeur de soufre revint en force, m'étouffant.
— Arrêtez ! ordonna la voix de Solange de Vigny, résonnant depuis les conduits d'aération. Vous détruisez l'équilibre !
— Au diable votre équilibre !
Un dernier coup de rein. Le coffret fut arraché. L'architecture bascula. Le plafond s'abaissa brusquement, les murs du couloir se resserrant pour ne laisser qu'une fente étroite. L'immeuble tentait de m'emprisonner dans sa propre chair de béton. Le coffret s'ouvrit dans ma chute. Un seul document s'en échappa. Un papier jauni, couvert de schémas techniques et de tampons officiels.
En haut, en lettres capitales, je lus : **BON DE RETOUR DE GARANTIE**.
Mon sang se glaça. Ce n'était pas un titre de propriété. C'était un formulaire de réclamation. Je retournai la feuille. Au dos, un schéma détaillé à l'encre de Chine représentait mon propre système nerveux. Chaque nerf, chaque terminaison synaptique était numéroté. Des annotations marginales de la main de mon père indiquaient les zones à "réinitialiser" pour le Modèle 1986.
Je n'étais pas revenu pour vendre l'immeuble. J'étais revenu pour être installé.
— Nicolas.
La voix de Solange était juste derrière moi. Je ne bougeai pas. Mon index suivit la ligne de ma colonne vertébrale sur le papier. À l'endroit précis où je ressentais une douleur sourde depuis mon arrivée, une croix rouge marquait l'emplacement du module de contrôle.
— La dette est payée, Nicolas, dit-elle doucement. Le rachat est terminé.
Une pression glaciale s'exerça à la base de mon crâne. Un clic métallique. Froid. Définitif. Le monde se dissout dans un grésillement statique. L'odeur de savon disparut, remplacée par l'ozone des circuits grillés.
— Malik ? appelai-je une dernière fois.
Mais Malik n'était plus qu'une ligne de code effacée pour libérer de la mémoire vive. Je regardai mes mains lisses. Elles ne tremblaient plus. Elles attendaient les instructions. L'immeuble ne murmurait plus mon nom. Il le pensait. Je n'étais plus qu'une extension de sa volonté.
Le silence revint, lourd et définitif. La trappe du vide sanitaire se referma sans un bruit. La cicatrice était parfaite.
— Bienvenue à la maison, Modèle 1986, chuchota l'immeuble.
Je ne répondis pas. Mes mots s'étaient évaporés, remplacés par des fonctions de maintenance. Le premier round s'achevait. J'étais au tapis sans avoir vu le coup venir. Pourtant, au fond de ce qui restait de ma conscience, une étincelle subsistait. Une erreur de programmation. Une anomalie. Je n'avais pas encore signé le bon de retour.
La chemise blanche me serrait le cou. Elle était trop propre. Trop parfaite. Je savais ce qu'il me restait à faire. Si j'étais une machine, je pouvais être sabotée. Je serrai le pied-de-biche contre moi. Le métal était devenu une partie de mon bras, une extension de mon nouveau corps.
— On va voir si vous acceptez les pièces défectueuses, murmurai-je.
Le mur devant moi palpita de nouveau. L'immeuble sentait ma résistance. Il resserrait ses fibres autour de moi, l'espace s'effondrant. Je n'avais plus peur. La peur est une émotion humaine, et l'humain en moi était en train de mourir. Mais la colère, elle, était électrique. Elle coulait dans mes nouveaux circuits comme un courant de haute tension. Je levai mon bras de métal et frappai le cœur du béton. Le combat ne faisait que commencer.
L'obscurité du sous-sol semblait désormais vivante. Elle n'était plus l'absence de lumière, mais une présence tactile, une fourrure de suie qui me caressait les joues. Je sentais les battements de l'immeuble à travers la semelle de mes chaussures. Un pouls lent, tellurique, qui s'accordait au mien. Je rangeai le Bon de Retour dans la poche de ma chemise. Le papier grésillait contre ma poitrine comme un pacemaker étranger. Chaque mouvement exigeait un effort de volonté pur, comme si je devais commander une armée de mercenaires parlant une langue inconnue.
— Nicolas, vous fatiguez le système, résonna la voix de Solange de Vigny.
Elle n'était pas là, mais sa voix émanait des ampoules nues qui pendaient au plafond. La lumière vacillait au rythme de ses syllabes.
— Le système peut crever, Solange.
— Toujours ce langage de caniveau. C’est un trait que votre père n’a jamais réussi à effacer. Une scorie de votre précédente itération.
Je m'arrêtai net. Le mot "itération" me percuta comme un direct au foie.
— Combien ? demandai-je, la gorge sèche.
— Quarante-sept, répondit-elle avec une pointe de regret synthétique. Vous êtes la quarante-septième tentative d'intégration. Les autres... disons qu'elles ont fini par boucher les conduits.
Je repensai à la poussière noire. Aux tas de cendres dans le bureau. Ce n'était pas de la saleté. C'était les restes de mes prédécesseurs. Des versions de moi qui n'avaient pas passé le contrôle qualité.
— Cette fois, c'est différent, dis-je en serrant les dents.
— C’est ce qu’ils ont tous dit. Juste avant de devenir des joints d’étanchéité.
Je repris ma marche vers l'escalier. L'immeuble ne me lâchait pas. Le couloir s'allongeait à l'infini. Les portes que je dépassais revenaient quelques secondes plus tard, un cauchemar en boucle.
— Vous ne pouvez pas sortir, Nicolas. C’est une contrainte physique. Votre corps est lié à la structure par induction. Si vous franchissez le porche, votre système nerveux s'effondrera.
— Je préfère crever sur le trottoir que de servir de thermostat.
Je frappai une porte au hasard. Elle ne s'ouvrit pas. Elle absorba le choc, le métal se déformant pour épouser la forme de l'outil avant de reprendre sa place. C’était comme boxer contre un sac de sable qui rendrait les coups. Soudain, une odeur de café frais envahit le couloir. Une odeur absurde, domestique.
— Nicolas ? C'est toi ?
La voix venait de derrière moi. Je me retournai, le pied-de-biche levé. C’était Inès Lemoine. Elle tenait un plateau avec deux tasses fumantes. Son sourire de porcelaine ne montrait jamais les dents.
— Tu as l'air épuisé, mon garçon. Viens prendre un café. On a tout le temps.
— Inès, poussez-vous.
— Pourquoi tant de hâte ? L'immeuble est si calme. On dirait qu'il respire avec nous.
Elle fit un pas. Ses yeux étaient d'un bleu trop pur, sans aucune imperfection. Des yeux de poupée.
— Vous n'êtes pas réelle, dis-je en reculant. Vous êtes une interface.
— Nous sommes tous des interfaces, Nicolas. C’est tellement plus simple que d'être seul.
Elle tendit une tasse. La vapeur dessinait des schémas de circuits dans l'air froid.
— Buvez. Cela calmera les tremblements.
Je vis mes mains. Elles vibraient à une fréquence telle qu'elles paraissaient floues. L'assimilation s'accélérait. L'immeuble dévorait mes dernières défenses. Je renversai la tasse d'un revers de main. Le liquide noir se répandit, rampant vers mes chaussures au lieu de s'étaler.
— Dommage, soupira Inès. C’était un bon cru.
Elle se désintégra. Son corps se fragmenta en milliers de pixels de chair qui s'envolèrent vers les fissures du plafond. Je restai seul, le souffle court. Mon cœur ne battait plus. Il vrombissait comme un transformateur en surchauffe. Je devais trouver Malik. Quelqu'un qui n'était pas encore devenu une partie du décor.
Je me dirigeai vers l'ascenseur. Les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes. L'intérieur était tapissé de miroirs. Je fis l'erreur de regarder. Mon visage était là, mais la peau était si tendue qu'elle semblait prête à craquer. Des lignes de cuivre traçaient des circuits sous mes pommettes. Mes pupilles n'étaient plus que des points rouges, fixes.
— Regardez-vous, Nicolas, murmura la voix de Solange depuis mon reflet. Vous êtes enfin fonctionnel.
— Je suis un monstre.
— Vous êtes une solution. Dans un monde de chaos, vous êtes l'ordre.
Je frappai le miroir. Il ne se brisa pas. Il se voila comme une surface liquide. Mon reflet se déforma, s'étira, puis reprit sa forme.
— On ne détruit pas un investissement de deux cent mille euros, Nicolas.
Je sortis au rez-de-chaussée. Le hall me parut immense, les colonnes de marbre comme des jambes de géants. La sortie était là, à quelques mètres. La lumière du jour filtrait à travers les vitres encrassées, agressive et étrangère. Je fis un pas. Une décharge de douleur me traversa la colonne. Je m'effondrai sur les genoux. Mes nerfs étaient des fils chauffés à blanc que l'on tirait depuis la cave.
— La contrainte, Nicolas, rappela Solange.
Je rampai vers le seuil, mes doigts griffant le marbre. Je laissais des sillons profonds dans la pierre, mes ongles étant devenus des burins d'acier.
— Je. Sortirai.
— Pour quoi faire ? Pour errer dans une ville qui ne vous reconnaît plus ? Ici, vous avez une fonction.
J'atteignis la porte. Ma main toucha la poignée en cuivre. Le contact déclencha une explosion de lumière dans mon crâne. Je vis l'immeuble tout entier. Un réseau. Je voyais Malik caché dans son placard, entouré de papiers qui s'auto-consumaient. Je voyais Manu dans la rue, observant les fenêtres. Et je me voyais, moi. Un point lumineux au centre d'une toile d'araignée infinie.
— Vous êtes le moyeu de la roue, Nicolas. Si vous partez, tout s'effondre.
— Alors que tout crève, grognai-je.
Je tirai sur la porte. Elle était verrouillée par une volonté, pas par une serrure. Elle faisait partie de moi. Ouvrir cette porte, c'était m'arracher le cœur. Je hurlai. Un cri de vapeur et de métal broyé. Je mis toute ma haine pour ce père qui m'avait vendu dans ce dernier effort. Je n'utilisai pas mes muscles, mais le courant qui coulait en moi. Je court-circuitai ma propre existence.
Un arc électrique jaillit de mes doigts. La poignée fondit. La porte gémit, ses gonds s'arrachant dans une pluie de gravats et d'huile noire. Je basculai en avant. L'air de la rue me percuta. Froid. Pollué. Merveilleusement réel. Mais Solange avait raison. Dès que mes pieds touchèrent le trottoir, le lien fut rompu. Mon système nerveux s'éteignit. Mes mains redevinrent humaines un court instant, tachées de sang et de graisse, avant de devenir grises. Mortes.
Je m'écroulai sur le bitume. Dans ma poche, le Bon de Retour commença à chauffer, brûlant ma peau.
— Nicolas ?
C’était Manu. Son visage était flou, une photo mal développée.
— Manu... l'acte... c'est pas...
Je n'eus pas le temps de finir. Une main gantée de noir se posa sur mon épaule. Une poigne de fer.
— Le client n'est pas satisfait, dit une voix glaciale.
Je fus soulevé comme un fétu de paille.
— Retour à l'usine, Modèle 1986.
La dernière chose que je vis fut le schéma au dos du bon. La croix rouge clignotait. Sous la croix, une nouvelle annotation apparaissait, écrite dans un sang qui n'était pas le mien :
*Réinitialisation 48 en cours.*