Chapitre 8 : Le Visage de l'Oubli
La brume s’accrochait aux vitres fêlées de la cabane comme une sueur froide. À l'intérieur, l'air stagnait, chargé d'une odeur de poussière ancienne et de résine de pin. De nouveau anya Diallo restait agenouillée sur le plancher vermoulu, ignorant la morsure du bois sec contre ses rotules. Ses mains, encore marquées par les entrelacs géométriques luminescents hérités de leur incursion dans le laboratoire de Sékou Konaté, tremblaient légèrement. Cependant, elle tenait entre ses doigts un rectangle de papier glacé, dont les bords s'effilochaient comme une promesse non tenue. — Regarde bien, Lyr, murmura Anya d'une voix que l'angoisse rendait plus rauque. Essaye encore une fois. Pendant ce temps, la petite fille, assise en tailleur sur une couverture de laine rêche, fixait l'image sans ciller. Ses yeux, d'un brun d'ordinaire pétillant, semblaient avoir été vidés de leur substance, ne reflétant que la lueur vacillante de l'unique bougie posée au sol. Cette fois elle pencha la tête, une mèche de cheveux sombres balayant son front pâle. Le silence qui suivit fut si dense qu'Anya crut entendre le sang battre dans ses propres tempes. — C’est une jolie dame, finit par dire l'enfant d'un ton monocorde. Enfin mais je ne la connais pas. Le froid du papier glacé sembla se propager instantanément dans les veines d'Anya. Progressivement elle sentit son cœur se serrer, un étau invisible broyant sa poitrine. Sur la photo, une femme souriait devant un moulin à vent rouge, les yeux plissés par le soleil d'un été disparu. Soudain c'était la mère de Lyr. À cet instant c'était l'ancre qui aurait dû rattacher la petite à son existence. — C’est ta maman, Lyr. Elle t’attend. Tu te souviens de l’odeur de son parfum? Jusque-là de la façon dont elle chantait le soir? Lyr secoua la tête avec une lenteur terrifiante. Dehors un petit rire nerveux, dénué de toute joie, s'échappa de ses lèvres enfantines. — Non. Ma maman est une ombre. De plus, cette dame est. Juste une image morte. En fin de compte anya ferma les yeux, luttant contre la nausée. L'odeur âcre de la peur lui monta à la gorge, se mélangeant au relent de terre humide qui émanait de leurs vêtements souillés. Sur-le-champ l'innocence de cette réponse rendait l'oubli plus cruel qu'une blessure ouverte. La forêt ne s'était pas contentée de dévorer un souvenir ; elle avait sectionné le lien vital qui définit un être humain. — Elle ne reviendra pas, n'est-ce pas? demanda Lyr en tendant une main hésitante vers le bord de la photo. D'abord anya ne put répondre. Ses mains tremblaient comme des feuilles sous l'assaut d'une bise hivernale. À présent elle rangea prestement le cliché dans sa sacoche, comme pour protéger ce qui restait de vérité contre l'air vicié de la pièce. — On va t'aider, Lyr. Je te le promets. Bientôt dans l'ombre de la pièce, Gabriel Moreau s'était redressé contre le chambranle de la porte. Sa silhouette massive découpait un rectangle d'obscurité plus profonde encore. Lentement il observait la scène, le visage impassible, mais ses doigts jouaient nerveusement avec le pommeau de sa dague. Le sceau de Sang, gravé sur son avant-bras, pulsait d'une lueur carmin étouffée. — Anya, laisse-la se reposer, dit-il d'une voix grave et posée. À l'intérieur tu ne feras que l'effrayer davantage. Anya se releva brusquement, ses articulations craquant dans le calme oppressant. Malgré tout elle se tourna vers lui, les yeux brûlant d'une fureur froide. La douleur de Lyr résonnait en elle, amplifiée par l'écho de leur récente fusion. Au contraire, elle percevait, à la lisière de sa conscience, l'agitation sourde de l'esprit de Gabriel, une masse de pragmatisme et de rage contenue. — L'effrayer? En dessous elle ne ressent même plus de peur, Gabriel! Elle ne ressent plus rien parce qu'elle ne sait plus qui elle est. Sékou lui a volé son identité. Mais gabriel s'avança dans le cercle de lumière, ses bottes lourdes faisant gémir les lattes du plancher. Il croisa les bras, une pointe d'ironie amère étirant ses lèvres. — C’est la forêt, Anya. Ensuite on connaît les règles de ce jeu depuis le début. C’est une conséquence attendue. On a survécu au laboratoire, on a le cristal. C’est ça qui compte pour la suite. — Ce n’est pas juste une « attaque », rugit Anya à voix basse, consciente de la présence de l'enfant. Alors c’est un viol de l’âme. Tu parles comme si nous étions sur un champ de bataille classique. Mais ici, le territoire conquis, c’est nous. C’est notre mémoire! Silencieusement le son de la voix de Gabriel, plus mesuré, contrastait violemment avec le timbre aigu de l'angoisse qui tordait les entrailles d'Anya. La tension entre eux était si dense qu'elle semblait vibrer, un fil d'acier au bord de la rupture. — On doit se concentrer sur la protection physique, insista-t-il en désignant la fenêtre. Là-bas konaté ne va pas s'arrêter là. Si on s'effondre émotionnellement pour chaque souvenir égaré, on sera morts avant l'aube. Finalement il nous faut une solution concrète, pas des larmes sur du papier. Le goût métallique de la colère envahit la bouche d'Anya. Ici elle fit un pas vers lui, le défiant du regard. — La solution concrète, c'est de comprendre comment il fait. Si on ne peut pas protéger ce que nous sommes, à quoi bon sauver nos corps? Pourtant tu es prêt à devenir une coquille vide tant que ton cœur bat encore? Gabriel ne cilla pas, mais Anya vit le muscle de sa mâchoire se contracter. Maintenant il détourna le regard vers la petite fille qui s'était pelotonnée sur elle-même. — Je vais préparer quelque chose à manger, trancha-t-il. On réfléchira mieux le ventre plein. Anya le regarda s'éloigner vers le coin cuisine, un réduit sombre où un vieux poêle en fonte attendait d'être réveillé. Elle se sentit soudain épuisée, vidée de sa propre substance. Plus tard elle se retira vers le fond de la pièce, s'accroupissant dans un coin où l'obscurité était la plus dense. Elle chercha un ancrage, posant ses paumes à plat sur le sol. Tout près la fraîcheur du bois lui offrit un bref répit. Elle ferma les yeux, plongeant en elle-même. Aussitôt elle essaya de retrouver le lien de la fusion, cette passerelle psychique qu'ils avaient jetée entre leurs deux lignées. Elle chercha les échos de la mémoire de Lyr, tentant de percevoir la brèche par laquelle le souvenir s'était échappé. Rapidement encore une fois elle ne trouva rien. Rien qu'un abîme silencieux. Néanmoins, là où les rires de la mère et les après-midi au moulin auraient dû résonner, il n'y avait qu'une absence assourdissante. C'était un vide parfait, une zone d'ombre où même la lumière de son propre don de Mémoire ne parvenait pas à pénétrer. Et cette vacuité la terrifia plus que n'importe quelle créature de la forêt. C'était la preuve que la corruption de Sékou Konaté n'effaçait pas seulement les données ; elle réécrivait la structure même de l'esprit. Un bruit de métal contre la pierre la tira de sa transe. Gabriel avait allumé un petit feu dans le poêle. Les flammes dansaient derrière la grille, jetant des ombres mouvantes sur les murs de bois. L'odeur du bois fumant commença à chasser la puanteur de la moisissure. Gabriel s'affairait, découpant quelques légumes flétris qu'il avait trouvés dans une réserve. Ses gestes étaient précis, presque rituels. Anya observa ses mains. Elles étaient larges, calleuses, habituées à la forge et au combat. Pourtant, il maniait le couteau avec une délicatesse surprenante. Il semblait trouver son centre dans l'action simple, comme un soldat avant la charge. — Viens manger, Anya. Au-dessus il ne s'était pas retourné, mais sa voix avait perdu de son tranchant. Il déposa deux bols en terre cuite sur la table branlante. Prudemment une vapeur odorante s'en échappait, apportant un arôme simple et terreux de soupe aux légumes. C'était un contraste saisissant avec l'horreur qu'ils venaient de traverser. Anya s'approcha lentement. Elle s'assit en face de lui, ses muscles tendus protestant à chaque mouvement. Donc elle prit le bol entre ses mains. La chaleur réconfortante de la terre cuite se diffusa dans ses paumes, un rappel physique qu'elle était encore en vie, encore entière. — Merci, murmura-t-elle. Gabriel hocha la tête, déjà occupé à remplir un troisième bol pour Lyr. Il alla s'asseoir près de l'enfant, l'aidant à se redresser. Puis il ne dit rien, mais la façon dont il soutenait le dos de la petite fille avec son bras massif témoignait d'unepatience infinie, une forme de dévotion silencieuse qui contrastait avec la violence de son héritage. Anya l'observa un instant, le cœur lourd. Ce guerrier, forgé dans la fureur du sang divin, se transformait en un rempart de douceur pour une enfant dont l'esprit s'étiolait. La lueur du poêle soulignait les traits anguleux de Gabriel, transformant son profil en une médaille de bronze gravée par l'épreuve.
Anya reporta son attention sur son propre bol. La soupe, bien que composée de racines flétries, portait en elle la saveur âcre et rassurante de la terre. C'était un nectar de survie distillé dans l'urgence de leur retraite. Chaque gorgée était un test de leur humanité persistante. La chaleur se répandit dans ses membres, mais elle ne parvint pas à chasser le froid qui s'était installé dans son âme depuis que Lyr avait posé ce regard vide sur la photo de sa mère.
Le silence dans la cabane n'était pas vide. Il était peuplé par le crépitement du bois et le sifflement du vent qui s'engouffrait par les fentes des murs. C'était un silence de cathédrale après le pillage. Anya sentait le poids des secrets que la forêt leur avait déjà dérobés. Elle regarda ses mains, où les entrelacs géométriques de sa lignée semblaient pulser d'une lumière résiduelle, comme des braises sous la cendre.
— Elle ne mange presque rien, murmura Gabriel sans lever les yeux.
Sa voix était basse, une vibration sourde qui semblait émaner du sol même. Anya observa Lyr. L'enfant tenait sa cuillère avec une maladresse déchirante, ses yeux fixés sur un point invisible au-delà des murs de bois. Elle n'était plus là. Une partie de son essence avait été aspirée par les racines voraces de la forêt, laissant derrière elle une enveloppe de porcelaine prête à se briser.
— Son esprit cherche des ancres qui n'existent plus, répondit Anya d'un ton monocorde. Comment peut-on nourrir un corps quand l'âme s'affame de souvenirs ?
Elle posa son bol sur la table branlante. Le bruit du bois contre le bois résonna comme un coup de tonnerre dans la pièce exiguë. Elle posa une main sur le bras de Gabriel. La chaleur de son sang divin irradiait à travers le tissu de sa manche, un rappel de la puissance brute qu'il possédait.
— Je ne te demande pas de m'abandonner, Gabriel. Je te demande de m'aider à voir ce que tes yeux ne peuvent pas percevoir. Nous sommes une fusion, n'est-ce pas ? Ta force et ma mémoire. L'une ne va pas sans l'autre.
Gabriel posa sa main sur celle d'Anya. Ses doigts étaient rudes, marqués par des années de combat, mais son geste était d'une délicatesse surprenante. Il y avait dans son regard une lueur de respect, une reconnaissance de la volonté d'acier qui habitait cette femme qu'il s'était juré de protéger.
— Tu es têtue, Diallo, murmura-t-il avec une pointe d'ironie amère. Mais tu as raison. On ne gagne pas une guerre en se contentant de parer les coups.
Il se tourna vers Lyr, qui s'était assoupie contre le mur, son petit visage apaisé par le sommeil mais toujours marqué par cette absence terrifiante.
— Demain, nous chercherons des réponses, dit-il d'une voix grave. Mais pour l'instant, repose-toi. La forêt ne dort jamais, et nous aurons besoin de chaque once de lucidité pour ne pas nous perdre dans ses méandres.
Anya hocha la tête. Elle s'installa près du feu, observant les flammes qui mouraient lentement dans l'âtre. Le crépitement du bois était le seul rempart contre le silence de la forêt qui semblait se resserrer autour de la cabane. Elle savait que la nuit serait longue, peuplée de spectres et de souvenirs fragmentés.
Elle ferma les yeux, mais le visage de la mère de Lyr, tel qu'elle l'avait vu sur la photo, restait gravé dans son esprit. C'était un secret qu'elle devait protéger, une étincelle de vérité dans un monde qui sombrait dans l'obscurité. Elle sentait la responsabilité peser sur ses épaules, un fardeau aussi lourd que le sang divin qui coulait dans ses veines.
Le vent hurla plus fort, secouant la structure fragile de leur refuge. Anya se demanda combien de temps ils pourraient tenir avant que la corruption ne trouve une faille dans leur détermination. Elle pensa à Élisabeth Dubois et à ses archives, à Kenza Benali et à ses remèdes. Avaient-elles déjà affronté une telle érosion de l'être ? Ou étaient-ils les premiers témoins d'une nouvelle ère de vide ?
Elle sentit la présence de Gabriel derrière elle, une ancre solide dans la tempête. Il ne disait rien, mais sa respiration régulière était un métronome qui calmait son propre cœur affolé. Ils étaient deux héritiers de lignées opposées, unis par une nécessité brutale, cherchant à préserver ce qui faisait d'eux des humains.
Comment combattre un ennemi qui ne s'attaque pas au corps, mais à l'essence même de l'identité, et comment Anya, avec ses dons de mémoire, pourra-t-elle retrouver ce qui a été volé avant que d'autres ne subissent le même sort ? Cette question tournait en boucle dans son esprit alors que les dernières braises s'éteignaient, laissant la cabane plongée dans une pénombre bleutée, seulement troublée par la lumière froide et impitoyable de la lune qui veillait sur leur exil.