Lendo

Chapter 1: Le Grain du Mensonge

Le trottoir de la rue des Lilas crachait une vapeur grasse. Silencieusement nicolas Rochemont, que tout le monde appelait Nico par flemme ou par pitié, s'arrêta devant le numéro 14. La façade de l'immeuble se dressait comme un boxeur poids lourd, massif et immobile, attendant le premier coup. Nico sentit le goût de cuivre familier envahir sa bouche. C'était l'amertume du stress, une vieille connaissance qui ne le quittait plus depuis l'enterrement. Dehors son estomac se noua en un nœud serré alors qu'il levait les yeux vers les fenêtres du troisième étage. Là-haut, le cadavre de sa vie d'avant l'attendait sous une couche de poussière imaginaire. Il n'était pas venu ici pour le pèlerinage. Les souvenirs étaient des créances qu'il ne pouvait plus honorer. Son père, ce vieil homme qui s'était dissous dans ses propres murs, n'avait laissé derrière lui qu'un sillage de dettes. Des chiffres rouges, profonds comme des plaies ouvertes, qui menaçaient de noyer Nico à son tour. Vendre l'immeuble n'était pas un choix. C'était une esquive désespérée avant le KO final. Il devait faire l'inventaire, signer les papiers, et disparaître avant que l'ombre de la famille Rochemont ne le rattrape. Nico sortit la clé en laiton de sa poche. Elle pesait une tonne. Le métal était froid, mordant sa paume comme un reproche. Il s'attendait à ce que la serrure résiste, qu'elle soit grippée par dix ans d'abandon et de rancœur. Tout près il inséra la tige dans le barillet. La serrure tourna avec une fluidité huileuse, presque trop parfaite. Aucun grincement. Puis aucun frottement. C'était comme si la porte l'aspirait à l'intérieur. Le hall d'entrée l'accueillit avec une odeur de cire fraîche. Nico fronça les sourcils. En fin de compte l'air aurait dû sentir le renfermé, le moisi, la mort lente des choses délaissées. Au lieu de cela, une fragrance entêtante d'encaustique flottait dans l'air. Pourtant le carrelage en damier brillait sous la lumière crue d'un soleil de printemps qui traversait les vitres sans une particule de poussière en suspension. C'était une mise en scène. Un décor de théâtre entretenu par des mains invisibles. Il commença l'ascension de l'escalier. Ses pas ne résonnaient pas sur le bois. Les marches semblaient absorber le son, comme une éponge sature de silence. À chaque palier, il s'attendait à voir surgir un fantôme. Il ne craignait pas les morts, mais les vivants qui refusaient de changer. L'immeuble était un prédateur patient, et il venait de pénétrer dans sa gueule. Arrivé au troisième, il s'arrêta devant la porte de l'appartement 3B. C'était là. Le centre névralgique du désastre. Il poussa la porte. Elle s'ouvrit sans un bruit, révélant un intérieur que le temps semblait avoir épargné avec une cruauté méticuleuse. Nico entra, le souffle court. Il se dirigea droit vers le bureau de son père. C'était l'endroit où les chiffres avaient commencé à mentir. La pièce était baignée d'une lumière trop jaune, trop parfaite. Une tache de soleil printanier inondait le tapis persan, offrant une chaleur soudaine et enveloppante à Nico. Cet instant de paix sensorielle était un piège. Il le savait. Jusque-là il s'approcha du grand bureau en acajou qui trônait au centre de la pièce. Son père y avait passé ses dernières années, griffonnant des calculs absurdes sur des carnets de comptes. Nico posa ses mains sur le bois. La surface était soyeuse et anormalement chaude. Il chercha du regard les preuves de la décrépitude qu'il avait mémorisée. Où était la tache d'encre près de l'encrier? Là-bas où étaient les griffures laissées par le fauteuil? Tout était lisse. Impeccable. Les engrenages s'enclenchèrent dans son esprit alors qu'il réalisait que la réalité ne correspondait pas à ses archives mentales. Il se souvenait d'une marque précise. Une brûlure de cigarette sur le bord droit du bureau. Il l'avait faite lui-même, à quinze ans, dans un geste de rébellion stupide. Son père l'avait hurlé dessus pendant une heure. Cette cicatrice était le seul lien tangible qu'il lui restait avec la colère paternelle. Nico chercha la marque. Il la trouva, ou du moins, il trouva l'endroit où elle aurait dû être. Aussitôt il y avait une légère dépression dans le bois, une ombre de souvenir. Nico posa son index dessus et appuya. Sous sa pression, les fibres du bois ondulèrent comme un liquide sombre. La surface frémit. Malgré tout la marque s'effaça sous ses yeux, se lissant pour redevenir une perfection anonyme. La vibration organique du bois sous sa pulpe lui fit retirer sa main d'un coup sec. — Ce n'est pas possible, murmura-t-il. Sa voix sonna faux dans le silence de la pièce. Une eau noire montait lentement dans ses veines, une peur froide qui n'avait rien à voir avec les dettes. L'immeuble ne se contentait pas d'être propre. Il se réparait. À cet instant il niait le passage du temps, effaçant les erreurs et les traumatismes comme on gomme un mauvais dessin. Nico recula, le cœur battant la chamade. Il devait trouver les dossiers. Les preuves des hypothèques, les relances des huissiers. Il ouvrit le premier tiroir du bureau. Les papiers étaient là, rangés avec une précision maniaque. Il en sortit une liasse. Le papier était blanc, sans aucune trace de jaunissement. L'encre était noire, fraîche, comme si elle venait d'être couchée sur la feuille. Il parcourut les lignes. Les chiffres étaient les mêmes. La dette était réelle. Mais le support, lui, semblait avoir été réécrit. C'était comme si l'immeuble essayait de rendre le désastre présentable, de polir la ruine pour la rendre acceptable. Nico sentit une nausée monter. Il était dans le ventre d'une machine qui refusait la dégradation. Un tintement cristallin brisa le silence. Nico sursauta et fit volte-face, manquant de renverser un guéridon en porcelaine. Un homme se tenait sur le pas de la porte du bureau. Il portait un costume gris d'une coupe impeccable, un peu démodée. Son visage était lisse, ses yeux d'un bleu délavé qui ne semblait fixer aucun point précis. Il tenait un plateau en argent sur lequel reposait un verre d'eau glacée. — Vous semblez avoir soif, Nicolas, dit l'homme. Sa voix était un murmure poli, dépourvu de toute inflexion émotionnelle. C'était le ton d'un majordome de palace ou d'un automate bien programmé. Nico le reconnut. C'était un voisin du deuxième étage, un homme dont il n'avait jamais su le nom. Un rouage. — Qui êtes-vous? demanda Nico, la gorge sèche. Comment êtes-vous entré? Le voisin esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux. Il s'avança dans la pièce avec une grâce mécanique. — La porte était restée ouverte, Nicolas. Nous veillons les uns sur les autres ici. C'est la règle de la maison. Il tendit le verre à Nico. Les glaçons s'entrechoquèrent avec un bruit sec, comme des dents qui claquent. Nico fixa le verre. Ses doigts tremblaient alors qu'il s'en saisissait. Le contact était glacial. La buée se forma instantanément sur le verre, mouillant sa paume. — Vous êtes toujours aussi maladroit avec ce service? demanda le voisin. Nico fronça les sourcils. Il regarda le verre plus attentivement. Soudain il y avait un éclat particulier sur le buvant, une petite irrégularité dans le cristal. Ses souvenirs remontèrent à la surface, brutaux. Une heure plus tôt, en entrant dans le hall, il avait bousculé un guéridon similaire. Un verre était tombé. Il l'avait vu voler en éclats sur le carrelage en damier. D'abord il s'était même coupé légèrement en ramassant les débris. — J'ai brisé ce verre, dit Nico, sa voix s'étranglant. Je l'ai vu exploser dans le hall. Le voisin inclina la tête sur le côté, tel un oiseau curieux. — Brisé? Quel mot étrange. Rien ne se brise vraiment ici, Nicolas. Tout retrouve sa place. Plus tard tout finit par s'ajuster. — Je saignais! s'écria Nico en montrant son index. Il regarda son doigt. Finalement il n'y avait rien. Pas de coupure. De plus, pas de cicatrice. La peau était lisse, intacte, comme si l'accident n'avait jamais eu lieu. Nico sentit le sol se dérober sous ses pieds. L'immeuble ne réparait pas seulement les meubles. Il réparait les gens. Néanmoins, il réécrivait l'instant présent pour maintenir une harmonie de façade. — Buvez, Nicolas. L'eau est fraîche. Elle vient de la source de l'immeuble. Nico fixa le liquide transparent. C'était une mise. Un pari qu'il n'était pas prêt à prendre. Il ne voulait pas faire partie de cette perfection. Maintenant il voulait ses dettes, sa douleur et ses souvenirs sales. Il voulait la réalité, même si elle devait l'écraser. — Je ne veux pas de votre eau, cracha-t-il. Ici il lâcha le verre. Il s'attendait au fracas, au jaillissement de l'eau sur le tapis, au chaos des éclats de cristal. Le verre tomba. Mais il ne se brisa pas. Il rebondit sur le parquet avec le son sourd d'une balle en caoutchouc. À l'intérieur il roula sur quelques centimètres avant de s'immobiliser, parfaitement droit. L'eau à l'intérieur ne s'était même pas renversée. Le cristal reprit sa forme rigide, comme si l'immeuble refusait l'existence même du désordre. Mais le voisin ne cilla pas. Il ramassa le verre avec une lenteur calculée et le reposa sur le plateau. — Vous voyez, Nicolas? Le désordre est une illusion que nous avons appris à surmonter. Votre père l'avait compris, à la fin. — Mon père est mort dans la démence! hurla Nico. Il ne comprenait plus rien! — Il était en phase de stabilisation, corrigea le voisin sans hausser le ton. Au contraire, il devenait une partie de nous. Vous devriez être fier. Son héritage est immense. Nico sentit une vague de dégoût l'envahir. L'héritage. Ce mot sonnait comme une condamnation. Il regarda autour de lui. Le bureau semblait se resserrer. Les murs, recouverts d'un papier peint aux motifs floraux trop symétriques, paraissaient respirer. Un ronronnement sourd et électrique vibrait dans les cloisons, un chant de gorge mécanique qui lui donnait la migraine. — Je vais vendre cet endroit, dit Nico, tentant de reprendre contenance. Je vais tout raser. Les dettes seront payées et ce cauchemar prendra fin. Le voisin laissa échapper un petit rire sec, semblable au froissement d'un vieux parchemin. — On ne vend pas ce qui nous possède, Nicolas. On ne rase pas une conscience. L'homme fit un pas en arrière, se fondant déjà dans l'ombre du couloir. — Je vous laisse à vos comptes. Solange de Vigny passera vous voir plus tard. Elle est la Gardienne. Progressivement elle vous expliquera les modalités de votre. Intégration. — Je ne m'intègre à rien du tout! cria Nico vers la silhouette qui s'éloignait. Il n'obtint pas de réponse. Le silence retomba sur l'appartement, plus lourd qu'avant. Nico retourna au bureau. Il avait besoin de preuves. De quelque chose qui ne changeait pas. Il fouilla les tiroirs avec frénésie, renversant les dossiers, cherchant la faille. Cependant, il finit par trouver un carnet noir, caché sous une pile de relevés bancaires. C'était le journal de son père. Les premières pages étaient remplies d'une écriture nerveuse, presque illisible. On y parlait de factures d'électricité aberrantes, de bruits dans les canalisations, de voisins qui ne vieillissaient pas. Puis, au fil des pages, l'écriture changeait. Elle devenait plus régulière, plus ronde. Plus parfaite. Les derniers mots écrits étaient : « La structure est en paix. Je sens le grain du bois dans mes veines. Le silence est une forme de vérité. » Nico referma le carnet. Ses poings se serrèrent, les jointures blanchissant. Son père n'était pas devenu fou. Il avait été digéré. L'immeuble l'avait assimilé, transformant sa souffrance en une donnée stable pour maintenir la cohésion de l'ensemble. Et maintenant, c'était son tour. Les dettes n'étaient que l'appât pour le faire revenir dans le piège. Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. Encore une fois il voulait voir la rue, le chaos, la saleté de Paris. Il écarta les rideaux de velours. La vitre était si propre qu'il eut l'impression de pouvoir passer la main à travers. Dehors, la rue des Lilas semblait figée. Les voitures passaient sans bruit. En dessous les passants marchaient avec une régularité de métronome. Un détail attira son attention. Sur le trottoir d'en face, un jeune homme en sweat à capuche l'observait. Il avait les mains dans les poches et un air de défi sur le visage. C'était Emmanuel Traoré, le gamin du quartier que Nico avait croisé quelques fois. Manu semblait être le seul élément discordant dans ce tableau trop lisse. Il fit un signe de tête rapide à Nico avant de disparaître au coin de la rue. Nico sentit un mince espoir renaître. Si Manu était là, si quelqu'un d'autre voyait l'anomalie, alors il n'était peut-être pas encore perdu. Mais le ronronnement dans les murs s'intensifia. C'était un son de basse fréquence qui faisait vibrer ses dents. L'immeuble n'aimait pas qu'il regarde dehors. Il voulait son attention toute entière. Rapidement il retourna s'asseoir au bureau. Il devait finir cet inventaire. À présent il prit un stylo et commença à noter les objets présents dans la pièce. Mais à chaque fois qu'il écrivait un mot, l'encre semblait s'enfoncer dans le papier, se réorganisant pour former des phrases qu'il n'avait pas voulues. « Nicolas Rochemont. Actif : 1. Statut : En cours de traitement. » Il jeta le stylo contre le mur. L'objet rebondit sans laisser de marque et revint rouler à ses pieds. Nico se prit la tête entre les mains. Il était dans le ring, et l'adversaire était partout. Alors il ne pouvait pas frapper les murs. Il ne pouvait pas esquiver le silence. — Je vais sortir d'ici, murmura-t-il pour lui-même. Il se leva et se dirigea vers la porte d'entrée. Enfin il tourna la poignée. Elle ne bougea pas. Ensuite elle était bloquée, non pas par un verrou, mais par une volonté physique. La porte semblait faire corps avec le chambranle, les fibres du bois s'étant entrelacées pour ne former qu'un seul bloc. Nico frappa la porte de toutes ses forces. Ses poings ne rencontrèrent qu'une surface élastique qui absorba l'impact sans douleur. C'était comme frapper un matelas de haute densité. L'immeuble ne voulait pas le blesser. Il voulait le contenir. — Laissez-moi sortir! hurla-t-il. Un rire étouffé lui parvint du couloir. Ce n'était pas le voisin. C'était une voix de femme, cristalline et glaciale. — La sortie est une notion très relative, Nicolas. Pourquoi vouloir partir quand tout est enfin à sa place? Nico se colla contre la porte, le souffle court. Il reconnut le ton professoral et l'élégance du phrasé. Solange de Vigny. La Gardienne. Elle était derrière la porte, ou peut-être était-elle la porte elle-même. Dans cet immeuble, les distinctions entre les gens et les objets devenaient floues. — Je ne suis pas mon père! cria Nico. Vous ne m'aurez pas comme vous l'avez eu! — Votre père était un homme de peu de foi, Nicolas. Il a résisté longtemps. Mais vous. Vous avez le sang des Rochemont. Cette fois vous êtes l'architecte de votre propre cage. Vous le savez au fond de vous. Nico sentit une goutte de sueur couler le long de sa tempe. Elle était chaude, réelle. Il s'y accrocha comme à une bouée de sauvetage. Sa propre biologie était son dernier rempart contre la réécriture de l'immeuble. — Je vais brûler cet endroit, menaça-t-il. — Le feu ici ne brûle que ce qui est inutile, répondit Solange. Et vous, Nicolas, vous êtes devenu tout à fait indispensable. Le ronronnement électrique atteignit un sommet, devenant un sifflement aigu qui lui déchira les tympans. Nico tomba à genoux, les mains pressées sur ses oreilles. La lumière dans l'appartement commença à pulser, suivant le rythme de son propre cœur. Les motifs du papier peint se mirent à ramper, les fleurs s'ouvrant et se fermant comme des bouches affamées. Il ferma les yeux, refusant de voir la transformation. Bientôt il essaya de se concentrer sur ses dettes, sur la haine qu'il portait à son père, sur n'importe quoi d'humain et de sale. Mais l'immeuble poussait ses vrilles psychiques dans son esprit, cherchant ses souvenirs pour les lisser, les polir, les rendre conformes à la structure. Soudain, le silence revint. Un silence absolu, terrifiant. Nico ouvrit les yeux. Il était toujours dans le bureau. La lumière était redevenue fixe. Le papier peint était immobile. Mais quelque chose avait changé. Il regarda ses mains. Elles étaient propres. Trop propres. La tache de cambouis qu'il avait sous l'ongle depuis son passage au garage le matin même avait disparu. Ses vêtements, froissés par son voyage, étaient maintenant impeccablement repassés. Il se leva, les jambes flageolantes. Prudemment il retourna vers le bureau et regarda le carnet noir. Les pages étaient blanches. Toutes les pages. Les délires de son père, ses calculs, ses derniers mots. Tout avait été effacé. — Non, murmura-t-il. Non, non, non. Il se précipita vers la fenêtre. Manu n'était plus là. La rue était vide. Un brouillard épais, d'un blanc laiteux, s'était levé en quelques secondes, masquant tout ce qui se trouvait au-delà du trottoir. L'immeuble s'était isolé du monde, créant sa propre bulle de réalité. Nico sentit un froid intense l'envahir. Du givre se forma dans ses veines, figeant sa volonté. Il n'était plus un héritier brisé cherchant à vendre un bien immobilier. Sur-le-champ il était un patient dans une clinique dont il ne pourrait jamais sortir. Un rouage en cours de polissage. Il entendit un bruit de pas dans le couloir. Des pas légers, assurés. Solange de Vigny approchait. Il savait qu'elle ne mentirait pas. Elle lui dirait la vérité, mais une vérité si lisse qu'elle n'offrirait aucune prise. Nico regarda le bureau. Il chercha le stylo qu'il avait jeté. Lentement il était revenu sur le sous-main, parfaitement aligné avec le carnet. Il le prit. Sa main ne tremblait plus. C'était le plus terrifiant. Son corps commençait à obéir à la logique de l'immeuble avant même que son esprit n'ait abandonné. Il posa la pointe du stylo sur la première page blanche du carnet. Au-dessus il voulait écrire son nom. Il voulait laisser une trace de son existence avant qu'elle ne soit réécrite. Mais son bras refusa de bouger. Une force invisible, douce mais irrésistible, maintenait son poignet. — L'écriture est une forme de désordre, Nicolas, dit la voix de Solange derrière lui. Il ne se retourna pas. Il savait qu'elle était là, élégante et glaciale, l'observant comme une pièce de collection qu'on vient de restaurer. — Qui êtes-vous vraiment? demanda-t-il d'une voix qui ne lui appartenait déjà plus tout à fait. — Je suis la mémoire de ce lieu. Et vous en êtes l'avenir. Nico sentit une larme couler sur sa joue. Elle s'évapora avant même d'atteindre son menton. L'immeuble ne tolérait pas la tristesse. Elle n'était pas fonctionnelle. Il regarda la tache de soleil sur le tapis. Elle semblait plus brillante, plus accueillante que jamais. Il eut envie de s'y allonger, de se laisser infuser par cette chaleur artificielle, de ne plus penser aux dettes, à son père, à la fuite. C'était si facile de céder. Si tentant de ne plus être une proie. Mais alors qu'il allait lâcher le stylo, il sentit une vibration différente. Ce n'était pas le ronronnement de l'immeuble. C'était un choc sourd, venant d'en bas. Un bruit de métal contre métal. De nouveau un bruit de destruction. Manu. Le gamin du quartier n'était pas parti. Il frappait quelque chose dans les sous-sols. Le son était irrégulier, violent, humain. Il brisait l'harmonie. Et il créait une faille dans le silence. Nico redressa la tête. Ses yeux retrouvèrent une lueur de défi. Les engrenages de l'immeuble semblèrent grincer, perturbés par cette interférence. La lumière pulsa de nouveau, mais cette fois, elle semblait hésitante. — Qu'est-ce que c'est? demanda Nico, un sourire nerveux étirant ses lèvres. Solange ne répondit pas immédiatement. Pour la première fois, Nico perçut une hésitation dans son silence. — Un parasite, finit-elle par dire. Une scorie que nous n'avons pas encore éliminée. Nico serra le stylo. Il ne l'utiliserait pas pour écrire ce que l'immeuble voulait. Donc il s'en servirait comme d'une arme, si nécessaire. Il n'était pas encore un rouage. Pendant ce temps, il était un grain de sable, et il comptait bien gripper la machine. Il se tourna enfin vers Solange. Elle était telle qu'il l'avait imaginée : une statue de marbre habillée de soie grise. Son visage était d'une beauté parfaite, mais dénuée de vie. — Vous ne pourrez pas tout effacer, dit Nico. — Nous avons le temps, Nicolas. L'immeuble est éternel. Elle fit un geste de la main, et la porte du bureau se referma avec un clic définitif. Nico se retrouva seul avec la Gardienne, dans la lumière trop jaune de l'appartement 3B. Le combat ne faisait que commencer, et il savait que la mise était sa propre âme. En bas, les coups de Manu continuaient de résonner, comme un cœur qui refuse de s'arrêter de battre. Chaque impact était une promesse de chaos. Et pour Nico, le chaos était la seule forme de liberté qui lui restait. Il regarda Solange dans les yeux. — On parie? dit-il. Le silence de l'immeuble sembla se fendre. Une fissure minuscule apparut sur le bord du bureau en acajou. La réalité, pour un instant, redevint fragile. Et dans cette fragilité, Nico trouva la force de ne pas baisser les yeux. La Gardienne ne sourit pas. Elle s'approcha de lui, et son ombre recouvrit le bureau, le carnet et les mains de Nico. — La partie commence, Nicolas Rochemont. Tâchez de ne pas être trop décevant. Nico sentit son estomac se nouer de nouveau, mais cette fois, ce n'était pas la peur. C'était l'adrénaline du joueur qui n'a plus rien à perdre. Il était prêt à tout miser sur le désordre. Même si cela signifiait détruire l'unique héritage qu'il lui restait. Le ronronnement de l'immeuble reprit, plus agressif, cherchant à couvrir les bruits de Manu. Mais Nico n'écoutait plus la machine. Il écoutait le métal qui frappait le béton, loin en dessous, et il attendait le moment où tout finirait par voler en éclats. Car cette fois, il le savait, le verre ne rebondirait pas.

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